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Risques et Rio

26/07/2016 09:58 EDT | Actualisé 27/07/2016 07:49 EDT

J'ai dix ans. Je m'apprête à disputer la finale du lancer du disque des jeux de Séoul. Dans une arrière-cour de Longueuil. Avec un enjoliveur de roue, ou un cap de roue pour les puristes, en guise de disque.

L'Américain vient de se planter. Le Russe aussi. Je suis le dernier espoir olympique du Canada, sans doute parce que les cinquante-quatre premiers choix ont péri dans un accident de bus dans les rues de la Corée. Je m'élance gracieusement, lâche mon projectile en une courbe parfaite, et la foule retient son souffle. Un écureuil et le vieux d'en arrière, qui a l'air un brin surpris. L'arc argenté monte, monte, et vole au-delà de mes plus folles espérances. Le cap de roue traverse finalement deux cours et atterrit dans une piscine. Je saute, les bras en l'air, sûr de ma victoire. L'apogée de ma carrière sportive. Si le juge roumain n'avait pas été acheté, j'aurais une médaille, quelque part.

Je suis sûr que la fille qui se baignait dans la piscine et qui a failli se prendre le disque en pleine tête s'en souvient également. La grandeur ne s'oublie pas. La peur non plus.

Quand j'avais dix ans, je rejouais la plupart des épreuves olympiques dans notre cour arrière. J'ai abandonné rapidement le water-polo, qui s'appliquait mal. Les athlètes me fascinaient. Ce n'était pas tant leurs talents que leur détermination. Qui irait mettre sa vie de côté durant des décennies de sacrifices, même pour être sacré champion du monde? Je ne pouvais imaginer tout ce que ça avait demandé de se rendre là. Je souffrais chaque fois pour le deuxième, qui avait fait les mêmes efforts pour rien.

«Il va bientôt falloir remettre une médaille à tous les athlètes qui auront le courage de se pointer.»

Je me rappelle d'avoir été horrifié par le dopage de Ben Johnson, à l'époque, et de m'être senti tellement désolé pour mon père, habituellement si composé, que j'avais vu bondir de joie de son fauteuil, lors de sa victoire. Aujourd'hui, on discute de bannir par pays entiers, et les gens syntonisent simplement une autre chaîne. Il me semble que la magie est moins présente que jadis.

À une certaine époque, des athlètes se seraient entre-tués pour une chance d'aller aux Olympiques. Ces jours-ci, les annonces de désistement ne manquent pas, loin s'en faut. Si je ne peux imaginer comment sacrifier une grande partie de ma vie pour être champion, je peux encore moins comprendre comment on peut se retirer de la course quand la chance arrive enfin.

Naturellement, quand l'attaque terroriste de Munich, en 72, a eu lieu, nous étions loin de nous douter que cela deviendrait un jour monnaie courante. Être champion, c'est chouette, mais être vivant, c'est encore mieux...

Sans parler des risques que le Zika fait planer. Est-ce que j'ai dit que ça manquait de magie?

Il va bientôt falloir remettre une médaille à tous les athlètes qui auront le courage de se pointer.

Et une autre à ceux qui auront participé sans prendre de produits dopants.

Je suis passé, au lancer du poids, à onze centimètres d'une participation aux jeux du Québec, jadis, où je me serais sans contredit fait laminer. Si j'avais pris quelque chose, j'aurais peut-être été plus loin, mais je sais pertinemment que ce n'aurait pas été mon maigre talent qui m'aurait emmené là. Ma motivation première était de manquer une journée d'école en participant aux régionales... Pour quelqu'un qui adore son sport, je ne peux comprendre d'accepter de demeurer dans le doute sur ce qu'il aurait été réellement possible de faire grâce à ses propres habiletés. Quant à doper une délégation entière, c'est du pur égo...

«C'est seulement triste qu'on ne puisse plus laisser des gens qui retomberont le plus souvent dans l'oubli après leur triomphe vivre celui-ci honnêtement, et au naturel.»

Je comprends la spirale dans laquelle est attiré l'athlète honnête qui se voit dépassé par les amateurs de pilules, et je la regrette. La pression des sponsors n'est pas un détail auquel a dû penser Pierre de Coubertin, à l'époque. C'est seulement triste qu'on ne puisse plus laisser des gens qui retomberont le plus souvent dans l'oubli après leur triomphe vivre celui-ci honnêtement, et au naturel.

Et ce qui est dommage, c'est que les athlètes qui se dopent se dépensent autant que les autres. Ils pourraient parfois réussir d'eux-mêmes, avec tellement plus de fierté...

Le sport, à tous les niveaux, offre à n'importe qui la chance d'être un dieu durant trente secondes. De réussir quelque chose qui soit à la fois totalement inutile et sublime. Les jeux, pour moi, c'est ça, à son plus haut niveau. Certains athlètes travaillent ensuite comme entraîneur ou présentateur télé, mais la plupart finissent par reprendre le cours d'une vie normale après leur carrière sportive, et ce moment devrait être l'apogée de leur vie.

Mais gaffe aux attentats! Et au Zika!

Bummer...

Est-ce que j'ai dit que ça manquait de magie?

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