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Du bon démuni au maudit BS

03/04/2016 09:02 EDT | Actualisé 04/04/2017 05:12 EDT

La lutte à la pauvreté : une hypocrisie collective

Saviez-vous que certains assistés sociaux peuvent en appeler au ministre en personne pour contester un jugement du Tribunal administratif du Québec?

Je ne parle pas des assistés sociaux qui bénéficient du financement public de leurs entreprises, empochent seuls les profits et ne paient pas ou guère d'impôts... mais plutôt des autres : les «maudits BS»!

Cette appellation, s'appuyant sur un certain nombre de préjugés ne s'avouant pas comme tels, est partagée par un Québécois sur deux, selon un récent sondage de la Commission des droits de la personne1. Un consensus donnant suffisamment de vent dans les voiles au projet de loi 70 du gouvernement libéral.

Le ministre détient donc un pouvoir discrétionnaire2 permettant «de verser, exceptionnellement, un montant d'aide financière à une personne seule ou à une famille qui, par son statut ou sans ressources, n'est pas admissible à un programme d'aide financière de dernier recours». La loi stipule que seules les situations «risquant de compromettre leur sécurité, leur santé et de conduire au dénuement total» permettent d'en appeler à ce pouvoir du ministre.

Rappelons qu'un chèque mensuel d'aide sociale constitue de facto un programme d'aide financière de dernier recours et que sa suspension ou son amputation, résultant de l'application bête et aveugle de la loi, a toujours pour conséquence d'aggraver dramatiquement la situation, déjà précaire, des personnes ciblées par ces sanctions (loyer non payé, endettement, dépression, itinérance).

Or, le ministère considère qu'il est primordial que cette situation existe déjà au moment de la demande ou pendant une période assez longue pour être considéré comme telle... et pour enfoncer le clou, on précise qu'«un déficit budgétaire pendant un mois, même grave, ne constitue pas en soi une situation risquant de conduire au dénuement total»! Ah? Bon!

Déjà démunie face aux prérogatives de l'État, la personne qui conteste l'amputation d'un chèque mensuel de 623 dollars, insuffisant à couvrir ses besoins de base, le sera bien davantage (cette contestation ne «suspend pas la décision contestée») lorsque, au terme d'un parcours du combattant allant du bureau de révision au Tribunal administratif du Québec (TAQ), elle se retrouvera «à genoux» face au pouvoir discrétionnaire du ministre. Qui plus est, cette étiquette de «démuni» devra être suffisamment étoffée afin de le convaincre qu'elle est digne du privilège d'espérer jouir de sa mansuétude... car cette décision est sans appel.

Les ministres ont dû recourir à leur pouvoir discrétionnaire 515 fois, entre 2011-2012, et 792 fois deux ans plus tard! Non pas en versant un montant quelconque au requérant, mais en lui redonnant, la plupart du temps, le montant initial de son chèque, invalidant ainsi des sanctions (entérinées par le TAQ) consécutives d'une application «rigoureuse» de la loi, dont les conséquences dramatiques avaient été portés à sa connaissance par des organismes communautaires!

On peut déjà questionner le bien-fondé d'une loi nécessitant autant d'interventions discrètes de la part du ministre responsable de son application, mais il ne fait aucun doute que les sanctions drastiques assorties au projet de loi 70, obligeant les «maudits BS» à accepter n'importe quel emploi dit «convenable», précipiteront un plus grand nombre d'entre eux dans une «situation risquant de conduire au dénuement total» et, s'ils sont chanceux, devant sa majesté le ministre!

Un double discours, une «pensée unique»

Cette complainte du démuni à laquelle répond le pouvoir discrétionnaire d'un ministre n'est que la répétition en huis clos d'une mise en scène à laquelle nous participons tous! L'an dernier, entre Noël et le Jour de l'An, le ministère réclamait 25 000 dollars à une mendiante, coupable de ne pas avoir déclaré ses gains depuis 10 ans! Cette femme d'une soixantaine d'années, clouée dans un fauteuil roulant et tendant la main en silence à la station Berri-UQAM, n'était pas une démunie, comme on l'avait cru jusqu'alors, mais plutôt... une maudite BS menant «la grosse vie sale» avec un pactole oscillant autour de 7 piasses par jour!

Dès lors, comment distinguer les maudits BS des démunis? Mis à part le ministre, seuls les organismes de charité, guignolées et autres fondations caritatives (jouissant de dégrèvements fiscaux) semblent habilités à le faire. Compétitionnant entre eux afin de se positionner stratégiquement entre notre cœur et notre portefeuille, ils sollicitent notre p'tit pouvoir discrétionnaire (déductible d'impôts) de contribuable et nous «vendent» du «démuni» et de la «détresse» en ti-paquets cadeaux qui sont autant d'emballages correspondants aux différents visages que peut revêtir cette même détresse ; une pauvreté que nous refusons collectivement d'appréhender dans sa totalité. Pendant qu'on se gargarise l'ego à la hauteur de nos «dons», notre silence cautionne des mesures qui grossiront les rangs de ceux qui vivent la pauvreté au quotidien.

Cette surenchère opposant le bon démuni au maudit BS a, hélas, donné au concept d'économie sociale une élasticité dont l'un des effets pervers aura été d'avoir vu naître et prospérer (!) certaines «entreprises» de charité qui, tout en se présentant comme des organismes communautaires, entretiennent depuis plus de vingt ans cette ambiguïté pour le moins paradoxale auprès de la population.

Ces organismes ne se soucient plus de faire disparaître en amont les conditions à l'origine même de leurs créations. On ne cherche plus à éradiquer la pauvreté, on préfère gérer son expansion, indispensable à celle, cancéreuse, d'une économie de marché.


1Publié le 16 janvier 2016 dans La Presse.

2Mis en lumière par la journaliste Isabelle Porter dans Le Devoir le 28 juin 2015.

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