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Réjean Ducharme : de l'Avoir à l'Être

Je suis donc d'avis que le moi de l'auteur de La vallée des avalées fut lui-même phagocyté par son propre Être.

30/08/2017 12:05 EDT | Actualisé 01/09/2017 16:58 EDT
sihuo0860371 via Getty Images

Dans mon précédent billet, j'ai soutenu que la misanthropie de feu Réjean Ducharme n'était qu'un bouclier pour assurer la protection de ses capacités créatrices hors du commun. Je voudrais, à présent, soutenir qu'il s'agit de la préséance donnée à l'Être par rapport à l'Avoir.

La distinction entre l'Être et l'Avoir est due au philosophe existentialiste chrétien, Gabriel Marcel (1889-1973). Pour résumer à toute vapeur, disons que l'Être est distinct du moi, de l'égo, qui, lui, carbure au mode de l'Avoir. Moi-même, je ne suis qu'une référence, un centre acquisition et d'échange. (Une sorte de super-maxi-marché.) Je puis adopter le langage du « il » pour le désigner et le décrire. Mais, comme dit, Marcel, mon moi ne peut jamais devenir un « objet » parmi d'autres poser devant moi. Car, alors, j'entre dans une sorte de cercle vicieux.

Le moi constitue un « mystère » au sens où il ne peut jamais devenir un « problème », car un problème, au sens strict, du moins toujours selon Marcel, c'est, comme l'indique l'étymologie grecque pro-blêma, une chose ou un objet posé devant moi. En d'autres termes – et c'est sans doute là un acquis philosophique de premier ordre -, je ne puis devenir pour moi-même un objet d'étude. Je ne puis devenir autre que je ne le suis. D'où le mystère du moi. Bref, c'est le mystère de l'Être. Ici, il faut entre mystère, non pas comme l'inconnaissable ou l'inexplicable, mais plutôt au sens de l'inépuisable. Je suis pour moi-même un trou sans fond.

Quoi qu'il en soit, le moi, disions-nous, carbure à l'Avoir. Son mode d'être est celui de l'acquisition, de la possession, de la propriété, de l'avidité, etc. Or, lorsque le moi réalise cela, il prend conscience qu'il n'est pas, qu'il n'est qu'une identité factice, superficielle, une facette amoindrie de lui-même, parce qu'il réalise qu'il EST. En somme, je réalise que je suis davantage qu'un moi accaparé et accaparant, à savoir que je Suis tous simplement. Ici, la conscience passe pour ainsi dire à un second niveau, et appréhende alors la Transcendance, l'Être pur et simple. Dieu, en somme. C'est ce que saint Augustin décrit si merveilleusement dans ce célèbre passage de ses Confessions (10, 27) relatant sa conversion :

Tard je t'ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t'ai aimée ! Mais quoi ! tu étais au dedans de moi, et j'étais, moi, en dehors de moi-même ! Et c'est au dehors que je te cherchais; je me ruais, dans ma laideur, sur la beauté de tes créatures..

Se découvrant lui-même, Augustin découvrit Dieu. Augustin découvrit, en somme, la réalité de l'Être qui est de loin supérieur à la réalité du moi qui, lui, n'est qu'avidité, possessivité, acquisitif. Augustin découvrit en somme la réalité du Don – Dieu. Car Dieu n'est que Don, c'est-à-dire Amour (grec, agapè). Comme dit l'apôtre Jean : « Celui qui n'aime pas, ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour (agapè). » (1 Jean 4 8)

Lorsqu'un tel événement survient chez une personne, elle devient dès lors contemplative et son existence est celle dorénavant de la contemplation - notion qui nous est parfaitement étrangère et obsolète aujourd'hui, tant nous sommes sous l'emprise du mode de l'Avoir.

Je suis donc d'avis que le moi de l'auteur de La vallée des avalées fut lui-même phagocyté par son propre Être. Ce qui constitua l'événement sacré par excellence pour Réjean Ducharme, à telle enseigne que, sous aucun prétexte, l'auteur du Nez qui voque, s'intima de ne falsifier ni de dénaturer le Sacré, la Présence de l'Être, sous aucun prétexte, quitte à rompre tout commerce avec les hommes, comme le font ces fous de Dieu que sont entre autres les cloîtrés. La Présence de l'Être par excellence est pour eux si délectable que c'est l'unique bien qui en vaut la peine. Comme dit l'Évangile, en effet : « Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens, de peur qu'ils ne se retournent contre vous et vous déchirent; ne jetez pas vos perles aux pourceaux, de peur qu'ils ne les piétinent. » (Matt 7 6)

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