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L'esprit d'abstraction

En tant que croyant catholique, je ne puis croire en Dieu sans croire d'abord en son Fils Jésus Christ.

07/07/2017 09:00 EDT | Actualisé 07/07/2017 09:00 EDT
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La vie de Jésus me guide vers Dieu. De ce point de vue, je serai porté à penser que l'on devrait plutôt appeler « Dieu » « Don ».

Comme chaque année, je me demande si je dois ou non fêter la fête du Canada, spécialement cette année en raison de ses 150 ans. Lorsqu'il est question de « pays », de « société », « nation », « État », etc., j'en perds mon latin, car je nage en pleine abstraction. De sorte que, selon moi, quelque chose comme le « Canada » ou le « Québec », ne sont que des abstractions vides de sens. Certes, me répliquera-t-on, le concept « Canada » est indissociable de l'acte fédératif de 1867, de sorte que le Canada n'est qu'un concept politique, celui de Fédération canadienne. Le Canada ne serait donc rien d'autre que cela, une institution politique; pas autre chose, en somme, qu'un concept politique.

Justement, j'éprouve une sérieuse difficulté avec les expressions : « ceci n'est rien que cela... » ou « ceci n'est pas autre chose que cela ». J'y vois une pensée réductrice nettement dépréciative. L'esprit d'abstraction est de cet ordre : un mode de pensée réducteur et dépréciatif où l'on exalte l'élément résiduel conservé au-delà des pures apparences (propre à l'abstraction en science, dont les sciences humaines); ou au-delà des « superstructures », comme le veut marxisme.

D'ailleurs, tout ce qu'on a dit de la religion pour la dénigrer relève de l'esprit d'abstraction. N'entend-on pas souvent dire : la religion n'est que fiction; pure invention de l'imaginaire humain ? Ou encore : la religion n'est qu'une réalité sociale favorisant l'adaptation (Daniel Baril, La grande illusion). Comment ne pas rappeler à la mémoire le mot fameux de Feuerbach voulant que la religion ne soit que l'opium du peuple ? Freud, de son côté, n'hésite pas à écrire : la religion est une névrose obsessionnelle universelle de l'humanité. (dans L'avenir d'une illusion). Bertrand Russell lancera pour sa part la formule : La religion est une maladie née de la peur et une source indicible de malheurs pour l'humanité. (Pourquoi je ne suis pas chrétien)

Dans toutes ces tentatives à l'emporte-pièce consistant à dégrossir de sa gangue le phénomène religieux, il y a à chaque fois ce tour consistant à réduire la religion à un élément résiduel indiquant qu'il s'agit d'un phénomène mystificateur, illusoire.

Pour ma part, je concède que le mot « Dieu » procède lui aussi de l'esprit d'abstraction. Le problème – mieux, le mystère – avec « Dieu » est que l'intelligence humaine est incapable de lui faire correspondre un concept. Le penseur rationaliste aimerait bien lui faire correspondre un certain « objet » que l'intelligence pourrait saisir, c'est-à-dire comprendre. Mais Dieu est insaisissable, et c'est bien ce qui choque le penseur rationaliste qui carbure à l'esprit d'abstraction, c'est-à-dire à la raison.

Le penseur rationaliste voudrait tout soumettre à sa raison. Puisque ce n'est pas possible avec Dieu, alors, d'après lui, Dieu n'est pas. Si les hommes, à toutes les époques, ont cru en Dieu, alors qu'il n'est pas, il doit bien avoir une raison, se dit-il, qui explique ce phénomène irrationnel universel. D'où la pléthore de tentatives, surtout depuis le Siècle des Lumières, de réduire Dieu à quelque chose d'autre qui soit satisfaisant à notre pauvre raison.

En tant que croyant catholique, je ne puis croire en Dieu sans croire d'abord en son Fils Jésus Christ.

En tant que croyant catholique, je ne puis croire en Dieu sans croire d'abord en son Fils Jésus Christ. Car, comme le dit l'évangéliste Jean, « Celui qui m'a vu [Jésus] a vu le Père. » (14 9). Le concept de Père est plus signifiant que celui de Dieu. Dieu, en effet, agit comme un père bienveillant envers nous, ses enfants. La vie de Jésus me guide vers Dieu. De ce point de vue, je serai porté à penser que l'on devrait plutôt appeler « Dieu » « Don ». Mais la tradition plusieurs fois millénaire est là pour de bon.

Contrairement à tous ceux qui entendent réduire « Dieu » et la « religion » à autre chose afin de la démystifier, c'est-à-dire la rationaliser, je suis d'avis que ces détracteurs de Dieu sont victimes de l'esprit d'abstraction. Plus précisément, il s'agit d'un phénomène philosophique : le rationalisme moderne. On doit au philosophe britannique, Michael Oakeshott (1901-1990), d'avoir exposé les tenants et aboutissants du rationalisme dans la culture contemporaine (voir son essai fameux « Le rationalisme en politique », datant de 1949).

Ne cherchez ni Michael Oakeshott ni Gabriel Marcel dans les dictionnaires de philosophie parce que vous ne trouverez pas leur entrée. Ils furent occultés, tant est puissante la domination du rationalisme moderne. Ces antirationalistes furent écartés dans l'obscurité la plus complète.

Le philosophe existentialiste chrétien, Gabriel Marcel (1889-1973), quant à lui, osa lier l'esprit d'abstraction avec la notion judéo-chrétienne de péché. Crime impardonnable. J'invite toutefois le lecteur à lire son essai Les hommes contre l'humain (La Colombe, 1951). Il tombera sur l'une de ses phrases qui méritent méditation, telle : « Sachons reconnaître que l'égalité porte sur de l'abstrait, ce ne sont pas des hommes qui sont égaux, car les hommes ne sont pas des triangles ou des quadrilatères. » (p. 119-120)

Le droit à l'égalité est devenu la valeur suprême de nos démocraties libérales.

Le droit à l'égalité est devenu la valeur suprême de nos démocraties libérales. Bien entendu, avec le droit à la liberté. Or, ces droits sont de pures abstractions. Celui ou celle qui a moins qu'un autre doit assurément être moins libre, pense-t-on, et pâtir de cette inégalité navrante. On nage ici en pleine abstraction. En plein universalisme. En plein rationalisme. Celui-ci conçoit l'égalité en matière de quantité; principalement, en termes de quantité de biens ou d'argent.

Et si le concept d'égalité, comme le soutient excellemment récemment Harry G. Frankfurt dans De l'inégalité, était celui de la suffisance ? D'avoir suffisamment pour ses propres besoins ? Ce qui blesse la sensibilité moderne, c'est l'idée que bon nombre soient si pauvres alors qu'une minorité possède plus qu'ils n'ont besoin. Il y a là, apparemment, un déséquilibre qu'il faut absolument corriger sous peine d'immoralité manifeste.

Or, cette conception de l'égalité est parfaitement aliénante. Car elle nous éloigne de nos propres intérêts, de nos propres fins, c'est-à-dire de nous-mêmes. Au lieu de laisser les plus démunis choisir ce qu'ils désirent véritablement, on les force à désirer ce que les plus nantis possèdent.

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