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La vérité à propos de la «post-vérité»

18/01/2017 08:36 EST | Actualisé 18/01/2017 08:36 EST

L'indignation est grande dans les cercles philosophiques bien-pensants concernant le mouvement qui a vu le jour avec les campagnes électorales ayant mené au Brexit ainsi qu'à l'élection de Donald Trump à la Maison-Blanche. On évoque l'odieuse victoire du «post-factuel» ou encore de l'hideuse «post-vérité».

Le Dictionnaire d'Oxford confère l'expression «post-vérité» (post-truth) comme le mot de l'année 2016, la définissant comme «là où le faits objectifs ne sont plus les facteurs édifiants l'opinion publique, mais les émotions ainsi que les croyances personnelles

Pour un philosophe, les expressions «fait objectif», «opinion publique», «croyances personnelles» sont toutes chargées d'explosifs qu'il convient d'examiner sereinement.

Car, demandera-t-on, qu'est-ce qu'un fait ? Et, comme Pilate le demanda à Jésus, qu'est-ce que la vérité? Ce sont là, à l'évidence, des questions philosophiques de premier ordre. Sans entrer dans le débat, on peut néanmoins dire, selon le consensus actuel, qu'un fait est un état de la réalité indépendante de notre conscience. C'est pourquoi on dit qu'un fait est objectif, qu'il suffit de le constater dans des conditions normales. Et selon encore une fois le consensus actuel, la vérité est la constatation ou notre reconnaissance du fait en question. Dans ces conditions, si nous n'existions pas, nous êtres humains, la réalité existerait, mais pas la vérité, puisqu'il n'y aurait pas personne pour reconnaître ce qui est le cas dans la réalité.

Or, un croyant, comme moi, admet une vérité indépendante de mes capacités de la reconnaître. En d'autres termes, je crois que la vérité existe - en autres et surtout, que Dieu existe -, même si je ne suis pas en mesure de la reconnaître pour le moment ou que d'autres que moi ne sont pas en mesure de la reconnaître. C'est pourquoi, toujours selon le consensus actuel, remontant en fait au Siècle des Lumières, ma croyance en l'existence de Dieu n'est pas une vérité, c'est-à-dire qu'il paraît impossible d'établir cette soi-disant vérité dans la réalité. Aussi, elle n'est qu'une «croyance» Je fais donc partie, bien avant la lettre, du mouvement «post-vérité». En somme, ma croyance est personnelle, pas universelle, parce qu'elle n'est pas basée sur une réalité que chacun pourrait valider pour lui-même.

Nous avons si peur des croyances que des philosophes, sorte de polices du bien-pensée, ont énoncé un Principe éthique de la croyance. En particulier, William Clifford (1845-1879), auteur d'un essai, «The Ethics of Belief» (L'éthique de la croyance), où il stipule : «Il est mauvais toujours, partout pour quiconque, de croire quelque chose, sur la base d'une évidence insuffisante.» Vous croyez par exemple que le Parti québécois va remporter son prochain référendum? Eh bien, si l'on s'en tient au principe de Clifford, nos amis souverainistes n'ont aucune bonne raison de croire en leur rêve de souveraineté, l'évidence étant trop faible.

Bertrand Russell (1872-1970) reprit à son compte le principe de Clifford dans son essai Pourquoi je ne suis pas chrétien où il condamne sans appel la croyance chrétienne en Dieu. Il écrit : «L'habitude de fonder les convictions sur des preuves, et de ne leur accorder de certitude que dans la mesure où elles sont garanties par des preuves, guérirait, si elle devenait générale, la plupart des maux dont souffre le monde.» À l'aide de son Sabre éthique, Russell élimine ainsi la croyance en Dieu comme ne répondant pas apparemment à aucun fait.

Or, ce qu'il importe de remarquer, c'est que le fameux Sabre de Russell ne répond lui-même à aucun fait! Il s'agit d'un pur jugement de valeur. Or, pour Russell, les jugements de valeur ne sont que subjectifs ou personnels. Donc, le Principe de Clifford ainsi que le Sabre de Russell ne sont que des... croyances personnelles.

Au fond, ce que les adeptes bien-pensants anti-post-vérité veulent nous dire c'est que l'on est en mesure de dire la vérité seulement lorsqu'on dispose de preuves suffisantes pour le faire. J'insiste sur le mot «preuve» qui est dans la bouche de tout monde aujourd'hui lorsqu'il est question de la vérité. Pas de preuve = pas de vérité. En anglais, le mot français «preuve», se dit evidence. C'est pourquoi les philosophes qualifient d'«évidentialisme» la position épistémologique de Clifford et de Russell, laquelle est devenue aujourd'hui monnaie courante. Je parlerais volontiers, pour ma part, d'une sorte de dogme. Et c'est ce dogme évidentialiste que brandissent les bien-pensants tonnant contre la «post-vérité».

Leur réplique consiste à dire : « Quoi d'autre pour barrer la route aux croyances les plus loufoques les unes que les autres?» Russell assimilait de son côté la croyance chrétienne en Dieu à la croyance en une théière en orbite autour de la terre. (Is there a God ?) Dans les deux cas, jugeait Lord Russell, l'évidence est plutôt mince; donc, exit la croyance en Dieu. Notons bien, en passant, que pour l'évidentialisme, la croyance religieuse est engendrée par un dysfonctionnement de nos capacités de connaître la vérité - principalement en raison de ce que le croyant ne serait pas en mesure de prouver ce qu'il avance.

Or, il est possible de concevoir une autre épistémologie, une autre conception de la vérité, autre que l'évidentialisme, celle proposée par le fiabilisme. Dans le mot fiabilisme, on reconnaît le mot fiable, lequel vient du latin, fides, foi, avoir confiance. Une courte histoire fictive due au philosophe britannique catholique Peter Thomas Geach (dans The Virtues, 1977) nous aidera à comprendre de quoi il s'agit.

Un homme en prison, attendant il ne sait pas quoi, reçoit ce qui se présente comme un message d'un ami anonyme. On lui dit d'entrer en contact et on lui promet de l'aide s'il répond. La lettre peut bien sûr avoir été écrite par un directeur de prison facétieux ou même par un ordinateur programmé à cet effet; mais pour le prisonnier, il n'y a rien d'insensé d'y croire, même sans évidence indépendante de l'existence d'un ami anonyme; le prisonnier ne prétend pas stupidement qu'il doit exister et doit avoir écrit cette lettre parce qu'il le dit!

Dans la situation du prisonnier, tous nous saisirions la perche qu'on nous tend. La foi n'est pas un saut dans l'irrationnel; c'est la seule porte de sortie rationnelle. Le contraire serait irrationnel.

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