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Irma: la faute à Dieu?

Harvey, Irma, l'EI, le cancer, les changements climatiques, Trump, Poutine, et tous les autres maux qui affligent l'humanité demeurent des phénomènes naturels au sens plein du terme.

18/09/2017 08:00 EDT | Actualisé 18/09/2017 10:08 EDT
Carlo Allegri / Reuters
L'athéisme religieux oublie en somme que la toute-puissance de Dieu est celle de son Amour (agapè).

Devant les catastrophes naturelles, tel l'ouragan Irma, dernièrement, la question qui tue refait surface : un Dieu tout-puissant et de bonté peut-il permettre la dévastation, le mal et la souffrance ?

Le meilleur argument pour l'athéisme que je connaisse est le suivant. C'est une insulte à Dieu que de croire qu'il existe. Car, s'il existe, il est constamment en train de commettre des gestes d'une cruauté innommable.

De plus, Dieu, s'il existe, serait un pervers puisqu'il a donné aux hommes une intelligence qui, lorsqu'elle s'exerce comme il convient, prouve que Dieu n'existe pas.

Donc, tout bien considéré, Dieu ne doit pas exister. Seuls les athées et les agnostiques auraient donc le mérite d'aimer Dieu à sa juste mesure.

On pourrait, avec le philosophe américain du droit Ronald Dworkin (1931-2013), qualifier l'argumentaire précédent d'athéisme religieux (voir son essai traduit en français Religion sans Dieu, Labor et Fides, 2014; voir aussi Georges Leroux, « L'athéisme religieux », Relations, février 2017, #788, p. 20-21), même si l'expression constitue un oxymore en bonne et due forme.

J'enseigne l'argumentation dans le premier cours de philosophie au collégial, et j'invite mes étudiants à apprendre l'art de l'argumentation en cherchant à réfuter les thèses auxquelles ils n'adhèrent pas, dont, pour la plupart d'entre eux, l'existence de Dieu. Je leur demande alors de réfuter l'argument de l'athéisme religieux précédent. La tâche demandée est ardue, mais elle a la vertu de permettre à l'étudiant de se mettre de la peau de l'autre afin de bien le comprendre. C'est la méthode de la Disputatio que pratiquait de main de maître saint Thomas d'Aquin (1225-1274). Des arguments pour une certaine thèse sont considérés, examinés, puis réfutés. C'est toujours ainsi que procède l'auteur de la Somme Théologique.

Donc, comment réfuter l'argumentaire de l'athéisme religieux ? D'abord, il convient de se demander si l'univers dans lequel nous vivons est si horrible que l'athéisme religieux veut bien nous le peindre. Normand Baillargeon, par exemple, sur le sujet, dans son petit texte « Théodicées » (in Raison oblige, PUL, 2009, p. 63-67), nous en met plein la vue de l'horreur innommable de notre monde. Il nous dit ensuite : « Pénétrez-vous bien de tout cela, ressentez-le profondément. » Une stratégie qu'on pourrait qualifier de sophistique au sens où elle fait appel au sentiment. Car, une fois bien imbibée de l'abomination que contient notre monde, Baillargeon flanque à la face de son lecteur l'affirmation débilitante : « Ce monde a été créé par un Dieu infiniment bon (omnibénévolent), qui peut tout (omnipuissant) et qui sait tout (omniscient). » Évidemment, la réponse coule de source : impossible ou c'est tout simplement odieux !

Or, n'en déplaise à l'athéisme religieux, le monde n'est pas si détestable qu'il le paraît; il comporte en effet de belles et excellentes choses, à commencer par la vie, la naissance d'enfants, des réussites de toute sorte, des gestes d'une excellence admirable, etc.

Je me souviens d'un étudiant qui a fait valoir un contre-argument de premier ordre : les épreuves sont source de croissance et de dépassement.

Je me souviens d'un étudiant qui a fait valoir un contre-argument de premier ordre : les épreuves sont source de croissance et de dépassement. Comme dit Sénèque dans De la Providence : Labor optimos citat : L'épreuve appelle les meilleurs. Toujours selon le même étudiant, il se pourrait que la souffrance, l'échec, la maladie et même la mort soient source de vie, voire même de surabondance de vie.

Je me souviens également d'un étudiant croyant (évangélique) ait évoqué la croix de Jésus Christ. Cela à l'encontre de l'idée à laquelle s'accroche l'athéisme religieux voulant que le fameux Dieu créateur et tout-puissant en question, soit en réalité impuissant ! Ou, en tout cas, que Jésus Christ, comme fils de Dieu, soit tout-puissant d'Amour (au sens grec d'agapè), de sorte qu'Il soit lui aussi, comme nous, passionné, affligé, blessé; bref, souffrant.

Ici, nous rejoignons le mot de saint Paul concernant ce qu'on appelle en théologie chrétienne le mystère de la « kénose » qui, en grec, kenôsis, signifie l'action de se vider, de se priver de tout ». Saint Paul écrit : « [Jésus Christ] possédait depuis toujours la condition divine / mais il n'a pas voulu demeurer de force l'égal de Dieu. / Au contraire, il s'est de lui-même vidé (ekénôsen) de tout ce qu'il avait et il a pris la condition de serviteur. » (Philippiens 2, 7)

L'athéisme religieux oublie en somme que la toute-puissance de Dieu est celle de son Amour (agapè). Donc, dans ce monde, certes, rempli souvent d'horreurs épouvantables, mais aussi de réalisations admirables, Dieu est présent pour transfigurer, transformer, restaurer le mal et la souffrance subis.

Puis, des étudiants évoquèrent nos attitudes vis-à-vis de la maladie et de la mort. Comme si nous serions lancés dans une compétition effrénée contre le mal, avec la science pour arme, la médecine en particulier, ayant l'obligation de repousser le plus loin possible la maladie et la mort. Sur ce point, j'évoque le fameux Discours de la Méthode (1637) de René Descartes qui écrit, noir sur blanc, que notre but en philosophie doit désormais «... nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » (VIe partie). Or, ce mot d'ordre au début du Siècle de Lumières, engagea la grande crise environnementale que nous connaissons, où il nous faut désormais comprendre que, loin d'être les maîtres de la nature, nous devons au contraire nous y soumettre.

Finalement, Harvey, Irma, l'EI, le cancer, les changements climatiques, Trump, Poutine, et tous les autres maux qui affligent l'humanité demeurent des phénomènes naturels au sens plein du terme.

Finalement, Harvey, Irma, l'EI, le cancer, les changements climatiques, Trump, Poutine, et tous les autres maux qui affligent l'humanité demeurent des phénomènes naturels au sens plein du terme. Telle la mort, le mal par excellence, comme on dit, mais celle-ci demeure naturelle, faisant également partie de la Création divine, de l'ordre naturel des choses voulu par Dieu. Comme on lit dans la Genèse (1 31) : « Dieu vit que tout ce qu'il avait fait : cela était très bon. » Rien n'est parfait en ce bas monde, et c'est tant mieux ainsi.

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