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Contre l'instrumentalisation politique de la philosophie

Me réjouir de la Journée mondiale de la Philosophie comme enseignant de philosophie au collégial au Québec ? Ce serait mentir éhontément.

15/11/2017 09:48 EST | Actualisé 17/11/2017 11:59 EST
Cesar Okada via Getty Images

Le Comité des enseignants de philosophie (CEEP) publie, à l'occasion de la Journée mondiale de la Philosophie, jeudi le 16 novembre, une lettre intitulée : La philosophie, plus pertinent que jamais !.

En tant que professeur de philosophie depuis bientôt 25 ans, je n'endosse aucun mot de la lettre du CEEP (à paraître). Je tiens ici à marquer ma dissidence, car la philosophie y est présentée comme un instrument à des fins politiques progressistes.

Déjà, Pierre Després, dans le collectif L'enseignement de la philosophie au cégep. Histoire et débats (PUL, 2015), y allait d'un premier chapitre (« Le rapport Parent : un changement de paradigme pour la philosophie (1963-1967) » p. 11-43), dans lequel il montre que les cours de philosophie au collégial, issus du Rapport Parent, résultent de la transition d'un paradigme politique conservateur à un paradigme progressiste. Selon l'histoire que propose Després, la formation philosophique au collégial s'érigea contre ou par opposition à la philosophie chrétienne - le thomisme - qui s'enseignait auparavant dans les collèges classiques. Cet enseignement thomiste aurait tous les torts attribués à la « Grande Noirceur » qui régnait alors sans partage sur le Québec.

Després nous fait alors rejouer dans le mauvais film de la Grande Noirceur que trace à grands traits épais le progressisme du conservatisme aliénant prévalant dans le Québec d'avant 1960.

La Grande Noirceur n'est qu'un fantôme qu'invoquent les progressistes pour mieux asseoir leur pouvoir politique progressiste sur les consciences.

À l'évidence, Després et la vaste majorité de mes collègues ne semblent pas connaître pas la critique lumineuse que firent E.-Martin Meunier et Jean-Philippe Warren de la fameuse « Grande Noirceur » (Sortir de la 'Grande Noirceur'. L'horizon 'personnaliste' de la Révolution Tranquille, Septentrion, 2002. Préface d'Éric Bédard). En fait, la Grande Noirceur n'est qu'un fantôme qu'invoquent les progressistes pour mieux asseoir leur pouvoir politique progressiste sur les consciences.

Le progressisme en politique aura pourtant réussi à éliminer un grand penseur chrétien, saint Thomas d'Aquin. L'Aquinate fut mis au ban. Pour un progressiste, celui qu'on appelait jadis de «Docteur angélique», ne saurait recevoir le titre honorifique de Philosophe. C'est ce que soutenait, par exemple, avec force un grand progressiste, Bertrand Russell, dans son Histoire de la philosophie occidentale (Livre I, chapitre XIII).

Au Québec, Normand Baillargeon se veut l'émule de son mentor, Lord Russell. Le succès en librairie de son Petit cours d'autodéfense intellectuelle est un petit joyau de la pensée progressiste visant une «éducation citoyenne».

Le maître-mot de «éducation citoyenne» est : pensée critique. C'est l'approche du critical thinking, mis au point par le professeur américain de philosophie de l'éducation, Robert H. Hennis. Les progressistes québécois adaptèrent le critical thinking à la tradition philosophique occidentale.

Le critical thinking n'a toutefois plus rien à voir avec le sens traditionnel de la «critique» dans l'histoire de la métaphysique. En effet, la critique en question vise à résoudre le problème « ... de la valeur de la connaissance intellectuelle, c'est-à-dire visant à définir sous quelles conditions et dans quelle mesure la pensée est conforme à l'être. » (voir R. Jolivet, Vocabulaire de la philosophie, 1962). Kant est célèbre pour avoir adressé une critique de la métaphysique en limitant ses prétentions. Le critical thinking qui est enseigné actuellement présuppose l'admission de la critique de la métaphysique, c'est-à-dire de son abolition, du moins selon les conclusions auxquelles serait parvenu Kant.

Par conséquent, la soi-disant « philosophie » qui s'enseigne dans nos collèges n'en est qu'un succédané. En bannissant l'étude de la pensée de Thomas d'Aquin du curriculum des cours des philosophies au collégial, les concepteurs de ces cours ne réalisaient pas à quel point ils ratatinaient la formation des jeunes. En fait, si l'on souhaite en faire de «bons citoyens éclairés», le criticial thinking suffit. Si l'on vise toutefois à faire de nos jeunes des humains à part entière, à développer en autres maximalement leur intelligence, le critical thinking sonne creux.

En rejetant la pensée thomasienne, les progressistes de la Révolution tranquille, dont Guy Rocher – dont on vient d'inaugurer une Place à son nom -, rejetèrent par la fenêtre à la fois l'eau et le bébé. Un mot seulement sur l'apprentissage de la logique dans l'enseignement thomiste.

L'étude de la logique consistait dans l'exercice des trois opérations de la raison ou de la pensée, soit 1. l'appréhension (ou conceptualisation) des concepts 2. La formation du jugement consistant en des concepts, et 3. la relation entre les jugements, soit le raisonnement proprement dit.

La pensée critique, elle, ne s'intéresse qu'aux deux dernières opérations, en laissant dans l'oubli, la plus importante, la conceptualisation, base de la pensée selon l'Aquinate.

Tous les manuels de logique classique ou traditionnelle dérivés d'Aristote et de Thomas d'Aquin retiendront cette division dans les opérations de base de la pensée. La logique formelle moderne, élaborée par Russell, tiendra toutefois comme caduque les deux premières opérations de conceptualisation et de jugements pour ne s'intéresser qu'au raisonnement lui-même. La pensée critique, elle, ne s'intéresse qu'aux deux dernières opérations, en laissant dans l'oubli, la plus importante, la conceptualisation, base de la pensée selon l'Aquinate.

Dans la comédie de Molière, Le Bourgeois gentilhomme, le célèbre auteur-comique évoque, pour s'en moquer, les trois opérations de l'esprit de la manière suivante : « La première est de bien concevoir par le moyen des universaux [concepts]. La seconde, de bien juger par le moyen des catégories [jugement]; et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des figures [syllogismes] Barbara, Celarent, Darri, Ferio, Baralipton, etc. » (Acte II, scène IV) Ces opérations ont complètement disparu des cours de philosophie, de logique en particulier. Si on convient que, dans le processus de la connaissance, la saisie de concepts est capitale, pourquoi l'éducation philosophique n'en tient-elle pas compte ? Il y a là un sérieux problème bloquant l'accès à la philosophie, et donc à la réussite en philosophie ainsi qu'aux autres matières enseignées au collégial.

Me réjouir de la Journée mondiale de la Philosophie comme enseignant de philosophie au collégial au Québec ? Ce serait mentir éhontément. Le CEEP devrait se saborder ou entreprendre dorénavant, résolument, de rendre le service que les jeunes sont en droit de s'attendre de leurs professeurs, soit une éducation, non pas politique à la «citoyenneté», mais pleinement humaniste visant l'amour de la sagesse, laquelle n'est autre que la sagesse de l'amour.