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Compte-rendu critique de «L'inéducation. L'industrialisation du système d'éducation au Québec»

La lecture de l'essai de la professeure de philosophie au collégial, Joëlle Tremblay, L'inéducation, m'a laissé largement sur ma faim.

25/07/2017 09:00 EDT | Actualisé 25/07/2017 09:43 EDT
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C'est la thèse principale de cet essai bâclé: l'éducation au Québec devenue une industrie.

La lecture de l'essai de la professeure de philosophie au collégial, Joëlle Tremblay, L'inéducation, m'a laissé largement sur ma faim. L'auteure, dans l'Introduction, promet de parler de l'éducation comme jamais on n'ose en parler d'ordinaire. Je m'attendais à une discussion de fond, quitte à plonger dans les profondeurs des eaux de la philosophie de l'éducation. Mais non ! Le lecteur exigeant comme moi sera déçu; il n'en aura pas pour sa grosse dent, l'auteure abordant à la vitesse de l'éclair des sujets et concepts centraux, dont ceux du rôle du politique en éducation, de la finalité éducative et, bien entendu, celui de la fameuse « marchandisation », concept qui fut, comme on sait, au centre des revendications étudiantes en 2012. Si vous n'êtes pas de « gauche » et que vous ne dites rien de cette marchandisation, c'est comme si vous étiez athée sans parler de Darwin.

Éditions Somme Toute

Joëlle Tremblay en rajoute une couche supplémentaire au discours gauchiste ambiant actuel en parlant non plus seulement de marchandisation, mais de l'« industrialisation » du système d'éducation au Québec. Rien de moins. C'est la thèse principale de cet essai bâclé: l'éducation au Québec devenue une industrie.

Le sous-titre l'indique d'ailleurs. Cela me fait songer au titre tout aussi spectaculaire de l'essai de Laure Waridel, Acheter, c'est voter (Écosociété, 2002).

Attention, je ne dis pas que la thèse de la professeure de philosophie est fausse. Je dis seulement qu'elle constitue ce que le philosophe américain Harry G. Frankfurt désigne comme du baratin (On bullshit (2005); trad. frse :De l'art de dire des conneries, 10/18, 200).

Pour ma part, contrairement à ma collègue, je ne crois pas que ce soit «le politique», pressuriser par l'économique, qui a fait que l'éducation actuelle soit devenue une « industrie » du savoir. Je suis d'avis, au contraire, que ce soit le savoir lui-même qui s'est transformé en « marchandise », en tout cas en un bien échangeable ayant un prix ou une utilité. Je demande respectueusement à ma collègue de relire ce fameux passage du Discours de la Méthode de René Descartes, où on y lit :

...sitôt que j'eux acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j'ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s'est servi jusqu'à présent, j'ai cru que je ne pouvais les tenir cachées, sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu'il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m'ont fait voir qu'il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu'au lieu de cette philosophie spéculative [la «scolastique»] qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. (Discours de la méthode, Sixième partie, Paris, Vrin, 1999, p. 127-128.)

Que nous dit Descartes dans ce passage clé ?

  1. Que les savoirs traditionnels associés à la science ancienne, soit la métaphysique, élaborée par Aristote, revue et corrigée par saint Thomas d'Aquin, le penseur de l'Église catholique, sont vains et périmés. Ils n'offrent rien d'utile à l'humanité.
  2. De sorte, qu'il convient plutôt d'élaborer les savoirs résultant de la science moderne expérimentale dont Galilée, professeur de mathématique, fut le principal artisan. Donc, le critère du savoir est celui obéissant à la nouvelle science expérimentale.
  3. Surtout, ces savoirs scientifiques nous permettront de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ».

À ce que je sache, le néolibéralisme que condamne ma collègue n'était pas encore en place du temps de Descartes.

Plus de 150 ans plus tard, le marquis de Condorcet (1743-1795) écrira, dans un esprit nettement rationaliste, un essai sur les progrès de l'esprit :

Nos espérances sur l'état à venir de l'espèce humaine peuvent se réduire à trois points importants : la destruction de l'inégalité entre les nations; les progrès de l'égalité dans un même peuple; enfin, le perfectionnement réel de l'homme. (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1793))

L'idée maîtresse qui domine est celle de progrès. L'éducation (« le perfectionnement de l'homme », comme dit Condorcet) y joue une part centrale avec l'égalité, valeur chérie des rationalistes que furent Descartes et les Philosophes des Lumières, dont Condorcet en fut l'un des plus grands.

Le rationalisme, voilà nommé la bête hideuse source des maux de tous ceux et celles qui, comme ma collègue, aspirent à retourner vers cet âge d'or d'une éducation humaniste de la Renaissance, non utilitariste, purement contemplative. Le monstre aliénant n'est donc en aucune manière le vilain « néo-libéralisme », mais la philosophie de la connaissance scientifique qui a rejeté la métaphysique.

Le rationalisme est une doctrine portant sur les pouvoirs de connaissances de l'esprit humain. D'après le philosophe britannique Michael Oakeshott (1901-1990), le rationalisme domine nos institutions, en politique et en éducation, depuis le siècle des Lumières (voir son célèbre essai « Le rationalisme en politique »(1947)). Pour le rationalisme, le monde se réduit à des problèmes; il n'y a plus de mystères qui tiennent. Tôt ou tard, la science (excellence de la raison) aura raison de tous les mystères.

L'éducation, entre autres. Depuis le début du XXe siècle, une nouvelle discipline a vu le jour : les sciences de l'éducation. Normand Baillargeon fut professeur au département des sciences de l'éducation de l'UQAM. C'est un bon rationaliste de gauche, tout comme le fut Condorcet.

Il est malheureux que madame Tremblay n'ait pas discuté ces enjeux fondamentaux. Espérons que, dans un prochain essai, plus étoffé, elle puisse s'attaquer à ces interrogations redoutables, au lieu de nous servir des prêts-à-penser.

L'inéducation : l'industrialisation du système d'éducation au Québec, de Joëlle Tremblay, Éditions Somme Toute.

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