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Valeurs québécoises made in China

01/11/2014 08:23 EDT | Actualisé 01/01/2015 05:12 EST

Ce texte a été écrit en collaboration avec

Yan Boudreault, chargé d'enseignement à l'Université Laval

On lisait récemment sous la plume de Patrice Bergeron de la Presse Canadienne que « Au cours du premier point de presse de sa mission chinoise, dimanche, à Shanghai, le premier ministre a indiqué qu'il allait mettre des gants blancs au cours de ses entretiens avec les leaders communistes, dans ce pays où les droits civils comme les libertés d'opinion, de la presse et de la conscience sont bafouées. »

En effet, M. Couillard a dû, comme les autres premiers ministres du Québec avant lui, composer avec les traditionnelles questions qui sont posées par les journalistes afin de savoir si et comment il allait aborder ces sujets avec ses interlocuteurs Chinois. Questions traditionnelles car M. Couillard est merveilleusement bien placé, ou du moins on aimerait le croire, pour faire la morale aux Chinois. Nous avons, après tout, nous les Québécois, de très belles valeurs.

Nos travailleurs jouissent de conditions décentes (salaire minimum, congés fériés, etc.) et peuvent accomplir leurs tâches sans craindre que le bâtiment qui les abrite ne leur tombe sur la tête. Ils ont le droit de se syndiquer et peuvent même être indemnisés s'ils subissent une lésion professionnelle ou un accident de travail. Et que dire des enfants! Personne n'oserait même imaginer les faire travailler. Nous ne sommes quand même pas des barbares!

Les valeurs qui sous-tendent ces choix semblent prises au sérieux lorsque l'on regarde ce qui se passe ici. Les CSST, CNT, RBQ et autres sont autant d'organismes dont nous nous sommes dotés pour veiller sur la qualité de vie de nos concitoyens et de nombreux programmes ont été conçus spécifiquement pour renforcer notre tissu social, pour refléter cette solidarité dont nous croyons faire preuve.

Assurément, on n'a d'autre choix que de conclure, si on regarde comment les choses se passent ici, que nos valeurs sont claires et que bien des efforts sont consacrés pour les faire respecter. Par contre, victime de la mondialisation, ce respect n'est, comme notre industrie des pâtes et papier, plus ce qu'il était.

Nous avons tous entendu le principal argument des promoteurs de l'Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l'Union européenne. Cet argument, l'idée que de tels accords augmentent le pouvoir d'achat du consommateur canadien, est demeuré essentiellement le même depuis les débuts de la mondialisation et n'est donc pas nouveau.

Or, bien que l'accord apporte effectivement un gain au consommateur canadien, celui-ci n'est probablement pas celui que l'on prétend. En effet, si on joue le jeu d'aborder toutes les questions importantes à travers la loupe de la finance, on peut dire que ce gain est en fait l'octroi aux canadiens d'une option de vente.

Cette option est celle de faire, en toute légalité, l'économie de nos valeurs onéreuses. Elle assure que, devant un choix toujours plus grand de biens et services souvent fournis à moindre coût par des producteurs étrangers, nous pouvons maintenant encore plus facilement maximiser notre richesse personnelle par l'abandon, heureusement toujours bien dissimulé, d'une partie intégrante de notre identité sociale.

Aussi, comme tout ce qui a de l'importance doit apparemment avoir une valeur monétaire, la question se pose. Quel prix donnons-nous implicitement à ces belles valeurs que nous avons forgées au cours des décennies?

La question n'a évidemment pas de réponse précise. Par contre, on pourrait faire une estimation en considérant la taille de cette « aubaine » que nous faisons avec chaque achat d'un produit chinois fait alors qu'un produit similaire, voire équivalent, est disponible et a été produit dans un environnement qui garantit, ou du moins encourage plus sérieusement, le respect des droits fondamentaux de la personne. Il suffit ensuite de multiplier la taille de cette aubaine, en quelque sorte le prix d'exercice de l'option, par le nombre des occasions lors desquelles, jour après jour, elle est exercée par les consommateurs québécois. L'exercice laisse toutefois un goût amer car son résultat démontre peut-être l'absurde petitesse de la somme qu'il suffit de nous verser pour nous faire importer, au détriment de nos « belles » valeurs, des valeurs chinoises qu'on s'oblige par bonne conscience de dire « déplorables » lors de visites comme celle de M. Couillard.

« Il ne faut pas donner de leçons lorsqu'on visite d'autres pays » disait M. Couillard.

Le principe ne pose pas problème mais son application est bien plus difficile que la phrase ne le laisse croire. En effet, même si on n'a pas à dire au voisin comment élever ses enfants, il semble évident qu'il y a un seuil à partir duquel on se doit de réagir si on est témoin de maltraitance.

Il est bien difficile de dire si M. Couillard aura fait preuve de complaisance ou aura au contraire utilisé adéquatement l'opportunité dont il dispose pour contribuer à l'avancement des droits civils en Chine. Il faudrait pour cela une bien meilleure connaissance à la fois de ce qu'est réellement aujourd'hui la situation en Chine et de ce qui s'est dit derrière des portes closes.

Chose certaine, c'est faire preuve d'hypocrisie que de demander à son premier ministre de mettre en jeu son capital politique sans être prêt, personnellement, à dépenser un peu de son propre capital économique en refusant l'option qui s'offre à nous.

Imaginez un instant la crédibilité que nous donnerions à un premier ministre qui parlerait de droits civils si nous démontrions, par nos choix en tant que consommateurs, un réel attachement à ceux-ci...

Après tout, peut-être ne faut-il pas se surprendre de la précarité grandissante de notre tissu social. Comme notre industrie du textile, il n'aura simplement pas su résister à une importation massive de valeurs chinoises.

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