Jean-Francois Vézina

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Nuages et désirs

Publication: 11/02/2012 12:18

On raconte qu'il y a très longtemps, un devin ne pouvant lire les étoiles à cause d'un ciel nuageux, dû attendre plusieurs mois afin de faire son travail. Cette période d'attente bien désagréable nous aurait donné le charmant mot: Désir. Il proviendrait ainsi du latin desiderare qui signifie «être privé de son étoile».

Dans les prochaines années, nous allons entendre parler abondamment du «Cloud Computing» ou infonuagique. Il s'agit de la dématérialisation de nos ordinateurs vers des machines regroupées dans un «nuage virtuel». L'avantage du nuage est de ne plus être restreint aux limites physiques, matérielles ou technologiques et avoir accès à des puissances de calculs infinies. Avec l'infonuagique, sky is the limit! Mais qu'en sera-t-il de notre aptitude à désirer lorsque nous habiterons en permanence dans le ciel virtuel? Est-ce que la «pollution» lumineuse de nos nombreux écrans comme les multiples sources lumineuses de nos villes modernes contribueront à perdre de vue définitivement nos étoiles les plus intimes ?

Les vertiges des nuages virtuels ont été mis en images par notre mythologie moderne qu'est le cinéma et nous offre ici un bel espace de jeu et de réflexion sur ce qui nous attend.

Une Matrice sous les nuages

Dans la trilogie des films La Matrice, les humains ont justement obscurci complètement le ciel et perdirent ainsi leur source de lumière et d'énergie principale, notre étoile, le soleil. Les machines, pour continuer à fonctionner, se retournèrent alors contre les humains et en ont fait des batteries pour les alimenter en énergie.
Que veut dire ici symboliquement obscurcir le ciel? N'est-ce pas ce qui risque d'arriver avec toute cette «vapeur» numérique ? Sommes-nous en train de devenir dépendants et esclaves de nos multiples machines à notre insu?

Le problème c'est le choix, dira Morphéus. Le processus de libération de Néo impliquera un choix: celui de se débrancher de la matrice pour vivre dans le monde réel et retourner dans la Matrice librement. Ainsi, ce film nous invite à nous poser la question essentielle: sommes-nous véritablement libres lorsque nous n'avons plus le choix de « satisfaire » tous nos désirs? Tuons-nous le désir avec le « trop jouir » que nous permet nos jouets technologiques ?

La guerre des désirs

Dans un autre classique du cinéma, La guerre des étoiles à quel endroit le jeune Luke Skywalker, le « marcheur dans le ciel » sera confronté au choix fondamental de sa vie ? Vous l'avez dans le mille, la planète Bespin, la ville dans les nuages.

Que se passe-t-il sur cette planète qui n'a pas de sol? On y exploite un gaz très précieux et convoité par tous: Le Tibanna. Les gens y vivent dans une apparente liberté, mais sont soumis à la dictature de l'empire qui a besoin de ce précieux gaz. Darth Vador utilisera aussi cette planète pour leurrer et piéger son fils Luke.
Rappelons ici que La guerre des étoiles, c'est une très belle fable sur «la guerre des désirs» qui régit l'espace en nous et entre nous. Il montre comment une dictature, tant personnelle que collective, s'installe progressivement à notre insu.

La dictature personnelle, c'est une dépendance aux émotions. Anakin Skywalker, le père de Luke sombrera dans cette dictature face à lui-même lorsqu'il deviendra dépendant du sentiment de pouvoir et de toute puissance que propose le côté obscur de la force. En fait, il n'accepte pas le changement inhérent au processus de vie. Il désire alors tout contrôler. Lorsque sa mère se fera enlever par les hommes des sables, il commencera à perdre pied et tombera définitivement en dictature, donc totalement dépendant de son désir de contrôle omnipotent lorsque sa femme mourra. L'empereur le fera alors basculer en l'illusionnant sur le pouvoir infini du côté obscur de la force. Or la conséquence de son basculement c'est qu'il sera enfermé dans son fameux costume noir. Il ne respirera plus de lui-même, conséquence ultime de son incapacité à accepter que le propre de la vie est le changement.

Au plan collectif, l'empire deviendra une dictature en exploitant une ressource émotionnelle très importante: la peur. L'empire avec son nouvel allié Darth Vader construiront même « une étoile noire », symbole de la technologie détruit les planètes, voir ici, une étoile artificielle qui détruit la vie.

Luke, tout comme Néo, sera donc confronté à un choix. Et c'est donc dans la fameuse ville des nuages qu'il acceptera sa vulnérabilité alors qu'il viendra de se faire couper une main par son père. C'est alors qu'il se laissera tomber dans le vide, qu'il ne cédera pas au désir de contrôle dictatorial symbolisé par le parcours de son père. Il sera récupéré par ses compagnons et deviendra enfin un Jedi.

Pour continuer à désirer et respirer sous les nuages

Que pouvons-nous tirer de ces images ? Accepter le nuage, c'est accepter l'obstacle plutôt que chercher à l'éliminer. Comme en météo, les nuages dépressionnaires sont essentiels à l'humidification du sol.
Nos fascinations pour le nuage, qui collectivement est peut-être aussi lié à notre angoisse devant le climat, c'est d'accepter notre vulnérabilité d'être humain devant l'incertain. Pas étonnant que nos conversations les plus anodines concernent la météo et que nos angoisses collectives concernent le climat. On ne contrôle pas la météo.

Devant cette angoisse, nous pouvons fuir dans le nuage virtuel, nous pouvons tenter de contrôler sauvagement notre espace vital. Or notre liberté, c'est de retrouver un espace de jeu entre le désir et sa réalisation.
Désirer sous les nuages, c'est donc accepter le temps et l'espace nécessaires entre nous pour nous garder vivants. C'est accepter de poursuivre une étoile sans jamais pouvoir la posséder...

 

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