Jean-François Mauger

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Hijab: un voile sur le débat autour de la Charte des valeurs québécoises

Publication: 16/09/2013 12:48

«La seule chose que je défends avec véhémence, c'est la confrontation des idées et la liberté pour tout le monde. C'est à la société de choisir son devenir en connaissance de cause. Pas de mensonge, de camouflage» - Mohamed Talbi

Avant même que la proposition de Charte sur les valeurs québécoises ne paraisse, des milliers de voix dans les réseaux sociaux s'élevaient pour la rejeter en bloc, des dizaines d'articles de journaux la jugeaient injuste, voire raciste, des manifestations commençaient à s'organiser pour la dénoncer et revendiquer la liberté de conscience - religieuse - de ces femmes qui portent le hijab. À l'heure où certains se battent contre l'interdiction du port du hijab, des femmes se battent contre l'obligation de porter celui-ci, espérant plus de liberté et une réforme de l'Islam.

Interrogeons-nous donc sur l'origine de cette « conscience religieuse féminine ». Que l'on soit religieux ou non, musulmans ou non, il est important de savoir de quoi on parle, avant de se prononcer.

Au commencement, il y avait les hommes (leur dieu, leur prophète et leurs chefs religieux) ... et leurs lois

Si, comme moi, vous parcourez attentivement pendant des mois des kilomètres de lignes issues du Coran, de la Charia, des discours de chefs religieux et de non religieux de culture islamique, vous vous apercevrez rapidement que le hijab n'est pas un signe religieux de dévotion à son dieu ou un moyen d'afficher son humilité par rapport à son dieu. Contrairement à ce que disent certains, le hijab n'est pas la finalité ou le franchissement d'un stade dans le développement de sa spiritualité, mais un « devoir » imposé uniquement aux femmes pour contrôler les relations hommes-femmes au sein de l'Islam afin d'éviter certains excès de la part des hommes (violences et harcèlements sexuels) comme des femmes (appels de séduction, corruption des mœurs, etc.). Il n'y a donc rien de spirituel dans le fait de porter le hijab.

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Une des principales conséquences d'une telle exigence du port du hijab a eu donc l'effet de faire reposer presque toute la responsabilité de certains comportements chez les musulmans sur les femmes - libérant les hommes de la responsabilité de leurs actions s'ils voient une femme dévoilée. Pourtant, le contrôle de soi n'est pas censé être l'apanage des femmes... Hommes et femmes sont tous deux appelés dans les textes religieux à une certaine retenue vis-à-vis de l'autre sexe.

Un tel sexisme a déjà existé chez les chrétiens. La Bible (et le Nouveau Testament) est explicite. Saint Paul écrit ainsi dans sa première lettre aux Corinthiens : « [5] Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef: c'est comme si elle était rasée. [6] Car si une femme n'est pas voilée, qu'elle se coupe aussi les cheveux. Or, s'il est honteux pour une femme d'avoir les cheveux coupés ou d'être rasée, qu'elle se voile. [7] L'homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu'il est l'image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l'homme. »

Alors d'où vient ce voile? Le Coran?

La plupart des traductions n'indique rien de clair sur l'obligation de porter le hijab ou même sur le hijab. Seules les interprétations très masculines de certains religieux, qui promettent - au nom de Dieu - l'Enfer à ceux qui les démentent, parviennent avec beaucoup de mal à démontrer les traces d'un tel voile et l'obligation de le porter.
Ce sont contre ces derniers que Mohamed Talbi - homme de foi, islamologue tunisien, agrégé d'arabe, historien spécialiste du Moyen Âge au Maghreb et premier doyen de la faculté des lettres de l'Université de Tunis - se dresse à travers de nombreux textes hautement spirituels dont je recommande la lecture, que l'on soit croyant ou non, et dont voici le propos:

« Que dit le Coran sur le voile ? Rien. Mais strictement rien. Nulle part, il n'est question de la tête de la femme. Le mot « cheveux » (sha'ar) n'y existe tout simplement pas. Dieu ne dit ni de les couvrir ni de les découvrir. Ce n'est pas Sa préoccupation principale, et Il ne fit pas descendre le Coran pour apprendre aux gens comment se vêtir. Le terme ash'âr, pluriel de sha'ar, n'y intervient qu'une seule fois (XVI : 80) pour désigner le poil de certains animaux domestiques. Rien, donc, dans le Coran, ne dit aux femmes explicitement de se couvrir les cheveux. Le terme voile, dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui, ne fait pas partie du vocabulaire coranique. Le voile est une création de la charia. »

Nous comprenons bien qu'il ne s'agit pas d'un acte de foi direct envers leur Dieu , mais d'une tradition imposée aux femmes par les hommes à travers le temps par le biais de la Charia comme le soulignait déjà Khalid Chraibi en 2007 dans son article Charia, droits des femmes et lois des hommes:

« Depuis un quart de siècle, un fort vent de conservatisme religieux souffle dans de nombreux pays musulmans, avec des effets dévastateurs sur les droits des femmes. Au nom d'un retour à la pureté du temps de la Révélation, des groupes extrémistes ont décrété, à leur accession au pouvoir en Afghanistan, en Malaisie, en Somalie ou au Nigéria, une stricte ségrégation entre les sexes dans les lieux publics, les hôpitaux et le système éducatif, etc. Ils ont imposé aux femmes le port de vêtements tels que le hijab, le niqab ou la « burqa », et leur ont interdit, entre autres mesures répressives, d'exercer toute activité professionnelle. (...) Sous prétexte d'appliquer la charia, ils ont bafoué non seulement les droits que l'Islam avait octroyés aux femmes dès le 7e siècle, mais également l'essentiel des acquis des femmes en matière juridique, économique, politique et sociale, qu'elles avaient obtenus à l'issue de décennies de haute lutte à travers les pays musulmans, tout au long du 20e siècle. »

Le niveau, l'intensité et l'étendue du pouvoir normatif de la charia varient considérablement sur les plans historiques et géographiques. Ainsi, pour que les choses soient encore plus claires pour tout le monde, le hijab n'est rien d'autre que le « petit frère » du niqab... Le niqab est un voile couvrant le visage à l'exception des yeux. Il est porté par certaines personnes issues de branches musulmanes telles que les salafistes ou les alaouites, en tant que prolongement vestimentaire du hijab, principalement au Proche-Orient, en Asie du Sud-Est et dans le sous-continent indien, les mêmes salafistes qui peuvent être vus comme les ancêtres idéologiques des talibans contemporains.

Même s'il se révèle être un choix personnel pour certaines, le port du hijab à l'origine n'a donc rien à voir avec ce qu'on appelle communément « l'Islam modéré », les Droits de l'homme, et encore moins avec la laïcité.

« L'Islam est laïcité, démocratie et liberté »

Tels sont les mots de Mohamed Talbi sur lesquels il ajoute : « l'Islam ou la Charia, il faut choisir! ». Et c'est aux musulmans seuls de choisir : « La réforme ne viendra jamais du dehors mais de l'intérieur de la mosquée. Et là, tout est possible, si l'on est musulman de conviction, par le libre jeu de la réflexion critique, du doute, de la mise en interrogation, car il n'y a pas de conviction sans interrogation ».

Dans son ouvrage Goulag et démocratie publié en 2011, Mohamed Talbi rappelle, notes à l'appui et texte coranique cité, à l'inverse de certains religieux islamistes qui condamnent jusqu'à la peine de mort les non-croyants, que le Coran est « laïcité, car il est liberté religieuse non contrainte. De ce fait, le Coran ne peut être que laïque, au niveau terrestre, permettant à toutes les sensibilités religieuses de vivre en cohabitation pacifique les uns avec les autres, en dehors de toute considération de foi ou de confession, telle fut particulièrement la situation à Médine du temps du Prophète Mohamed où polythéistes, juifs, chrétiens et musulmans cohabitaient ensemble dans une gestion commune de leurs affaires terrestres. (...) L'Islam n'est pas «Din wa Dawla» (Religion et État). L'État est commun à toutes sortes de confessions religieuses, il doit être neutre vis-à-vis de ces différentes communautés religieuses » - et, ajoutons, non religieuses.

La démocratie et la laïcité ne sont pas que des « produits » de l'Occident. Le premier musulman à offrir aux femmes le droit de vote est le turc Mustafa Kemal Atatürk, une liberté de conscience qu'il offrit à l'ensemble de son peuple en instaurant également la laïcité en 1922 et la laïcisation de l'éducation en 1924. C'est lui qui lutta contre les impérialistes occidentaux qui voulaient transformer l'Empire ottoman en protectorat américain au lendemain de la Première Guerre mondiale et c'est le même qui interdisait aux femmes en 1925 le port du voile: « Mais pourquoi nos femmes s'affublent-elles encore d'un voile pour se masquer le visage, et se détournent-elles à la vue d'un homme ? Cela est-il digne d'un peuple civilisé ? Camarades, nos femmes ne sont-elles pas des êtres humains, doués de raison comme nous ? Qu'elles montrent leur face sans crainte, et que leurs yeux n'aient pas peur de regarder le monde ! Une nation avide de progrès ne saurait ignorer la moitié de son peuple ! »

Pourquoi le hijab au Québec ?

Depuis une quinzaine d'années, nul ne peut ignorer qu'en Occident nous avons assisté à une véritable explosion du nombre de voiles sur la tête des musulmanes. Va-t-on nous dire que toutes ces femmes n'étaient pas de véritables croyantes avant cela?

La pudeur est la principale raison invoquée par ces femmes et certains religieux pour tenter d'expliquer le port d'un tel vêtement, mais toujours une pudeur par rapport aux hommes et non aux femmes (c'est important de préciser dans quel sens ou vers qui se dirige cette pudeur), une pudeur recommandée aux femmes et non aux hommes, car il n'est pas demandé aux hommes musulmans de se couvrir... Va-t-on nous dire que ces femmes musulmanes n'étaient pas pudiques auparavant?

La sécurité des femmes par rapport à certains comportements masculins est également évoquée. Essaie-t-on de nous dire que les femmes musulmanes qui ne portaient pas le voile se faisaient plus harceler ou agresser sexuellement que celles qui portaient le voile?

Nous ne pouvons que constater que ce sont les femmes musulmanes qui, beaucoup plus que les hommes musulmans, arborent des tenues religieuses. Les femmes musulmanes ont-elles un gène « religieux » supplémentaire par rapport aux hommes musulmans?

La réponse semble d'ordre idéologique comme nous avons pu le voir avec la montée d'un islamisme plus radical - patriarcal - et surtout d'ordre identitaire.

Les gouvernements occidentaux comme principale cause du repli identitaire des musulmans et de la montée de l'extrémisme islamique

En ces temps de conflits en Syrie et de possibilité d'intervention armée américaine, il est important de souligner une des principales raisons de ce repli identitaire.

Ce serait trop long de détailler ici la liste des atrocités commises au nom de la « liberté », de « l'ordre » et de la « morale » occidentale contre les peuples du Proche-Orient, du Maghreb et d'ailleurs : colonisations, déstabilisations des autorités des pays musulmans, vols des matières premières de ces derniers, etc., etc., le tout ayant produit d'énormes bains de sang. Que dire également des mensonges et de la manipulation des peuples occidentaux par leurs propres gouvernements pour déclencher des guerres pratiquement injustifiables et surtout très rentables pour leurs compagnies d'armement?

Dans le livre de Mohamed Talbi sur Gaza, ce dernier décrit très bien ce phénomène en critiquant l'attitude d'Obama envers les pays musulmans:

« Je suis arrivé à la conclusion que l'Occident soutenait, par nature, la démocratie à l'intérieur de sa mouvance et la dictature à l'extérieur, particulièrement dans les pays arabomusulmans. Selon cette conviction qu'il est plus facile de manipuler les dictateurs en considération de ses intérêts propres que de soumettre des peuples libres et des États démocratiques à sa volonté. L'Occident a toujours soutenu et continue de soutenir les dictateurs sauf lorsque ces dictateurs sont déjà en péril et pratiquement écroulés, alors ils volent au secours du mouvement démocratique qui les secoue pour sauver les meubles uniquement » - et surtout le pétrole qui s'y trouve!

Comment ne pas comprendre alors que les musulmans d'ici ne peuvent que ressentir la douleur que subissent leurs familles dans leurs pays d'origine et ne peuvent que se montrer d'une certaine manière solidaires de leur communauté en arborant des signes religieux datant de la Charia, l'époque d'un Islam considéré comme plus « authentique » par les extrémistes. Qu'on se le dise, les conflits et les guerres qui se déroulent dans ces pays musulmans se répercutent directement ici à travers un repli identitaire radical qui ne cesse de croître dans cette communauté.


Derniers rappels de définitions...

La laïcité concerne tout le monde, elle est par définition inclusive (croyants et non croyants) en maintenant la neutralité de l'état vis-à-vis des croyances de chacun - elle ne peut donc être « extrémiste », comme certains le disent - et respecte à la lettre les Droits de l'homme (liberté de penser et liberté de culte, égalité homme-femme). Il ne peut donc y avoir, comme on peut l'entendre également, de « diktat de la neutralité » lorsque celle-ci ne concerne que l'état comme il est indiqué dans la proposition de Charte des valeurs québécoises. Neutralité et laïcité ne sont pas des concepts qui polarisent et opposent les opinions ou les individus, mais au contraire, c'est LA solution pour éviter que certaines passions nauséabondes ne nuisent au commun des mortels... Il est effectivement insoutenable de voir la récupération actuelle, tant dans les médias sociaux que dans les médias dits traditionnels, des discours féministes et laïques à des fins xénophobes et ultranationalistes.

Enfin, certains « s'amusent » à banaliser la portée symbolique patriarcale du hijab - en le comparant à un déguisement, un tatouage ou encore à une capuche - en soustrayant le fait que c'est une tradition qui émane directement de commandements dictés par des hommes.

Il est donc très important que revienne à chaque croyant la liberté de questionner et de se réapproprier sa religion si ce dernier a, tout autant que la liberté de culte, le désir de maintenir et de défendre la liberté de conscience et d'opinion qui lui revient de droit (refusée aux musulmans dans certains pays) et que certains revendiquent aujourd'hui pour exprimer leurs croyances dans leurs pays laïques. Il est très important également que chaque non-croyant respecte la laïcité dans l'espoir que nous puissions tous vivre sereinement ensemble.

À titre d'exemple :

La personne qui prône l'éradication de toutes traces religieuses dans l'espace public (enlever les noms de saints aux rues, aux villes ou aux écoles, démonter les croix, retirer tout signe religieux sur les personnes, etc.) n'est pas laïque, mais contre la religion.

Le gouvernement qui désire garder une croix chrétienne au sein de l'Assemblée nationale sous prétexte de sauvegarde du patrimoine, alors qu'il se revendique d'être le fier héritier de la Révolution tranquille (tentative inachevée de la séparation claire et nette du pouvoir religieux de l'état), n'est aucunement neutre, mais installe légalement une fausse laïcité discriminatoire à deux vitesses.

Note : Toutes les références de cet article sont issues d'auteurs musulmans. Pour faciliter la lecture de celui-ci, de nombreux raccourcis ont été pris et les discours extrémistes de tous bords ont été écartés. Cet article n'a donc pas la prétention de représenter la complexité du monde musulman, qui, par ailleurs, ne se définit pas uniquement par sa religion.
À lire : Ma religion c'est la liberté de Mohamed Talbi. Résumé : L'avenir de la civilisation musulmane est tributaire de la situation qu'elle offrira à la femme, c'est-à-dire à la moitié de la communauté en son sein. Si elle l'enterre vivante de nouveau, par divers moyens physiques ou moraux, cela conduira inéluctablement à un suicide civilisationnel et une nouvelle déchéance alors que nous ne sommes pas encore totalement sortis de la décadence et du sous-développement. Ce livre arrive à point nommé pour alimenter un besoin exacerbé, chez les Tunisiens, de réflexion et de débat sur le thème du lien entre l'engagement citoyen et la pratique religieuse ou, tout au moins, l'attachement à l'expérience de la foi musulmane.
Mohamed Talbi, biographie et autres textes : Le Coran et le châtiment corporel des femmes Seul le Coran oblige, la Charia est obsolète Ennahdha est comme un cancer Le musulman coranique selon Mohamed Talbi
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* Charia : Le Coran contient potentiellement toute la loi divine, mais pas de manière explicite, ni factuelle. La Charia codifie donc à la fois les aspects publics et privés de la vie d'un musulman, ainsi que les interactions sociétales. Les islamistes considèrent cet ensemble de normes comme l'émanation de la volonté de Dieu et bien que la Charia ne soit pas la loi divine elle est perçue par ces derniers comme une voie immuable et applicable à tous les domaines de la vie d'un musulman. C'est un processus graduel qui a permis de la codifier sur une période de 23 ans correspondant à la durée de la prophétie dans une forme exotérique.
* Mohamed Talbi : Musulman pratiquant, islamologue tunisien, agrégé d'arabe, historien spécialiste du Moyen Âge au Maghreb et premier doyen de la faculté des lettres de l'Université de Tunis, adepte d'un Islam libéral et progressiste, il prône une lecture vectorielle du Coran consistant «à prendre en compte l'intentionnalité du Livre saint et non pas les jugements émis à une époque révolue».

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