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L'esprit critique

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Plus que jamais, il nous faut être bien outillés intellectuellement pour comprendre, évaluer et assimiler le flot d'informations qui nous submerge quotidiennement. Les journalistes professionnels nous aident à garder la tête hors de l'eau, du moins ceux qui appliquent la règle d'or qui leur commande de s'appuyer sur des sources fiables, doublement vérifiées. Mais toute information ne passe pas par leur clavier, tant s'en faut. L'accès à une information impartiale, factuelle et rigoureuse est pourtant la base de toute démocratie.

Selon le philosophe John Dewey, «la démocratie doit renaître à chaque génération et l'éducation en est la sage-femme». Il faut miser sur l'éducation, car elle nous apprend à déceler le vrai du faux, à faire la différence entre une opinion (argumentée) et une humeur (ressentie), à combattre les tentatives de désinformation.

Aussi, il m'apparaît primordial de faire acquérir aux jeunes un esprit critique pour qu'ils apprennent à penser par eux-mêmes et à se forger leur propre opinion. Un projet pilote ayant cet objectif est d'ailleurs en cours dans trois écoles secondaires du sud de l'Ontario. Dans tous les secteurs d'activité, les exemples du manque de pensée critique foisonnent.

Le cours ECR

On peut regretter, par exemple, qu'au Québec le cours Éthique et culture religieuse (ECR), sous sa forme actuelle, ne contribue pas au développement d'une pensée critique, préoccupation qui doit pourtant être au cœur de la mission de l'école. Tout au contraire, sous couvert d'un enseignement de la «culture religieuse» (qu'est-ce à dire?), ce cours, qui ne porte pas sur l'histoire des religions, comme ou pourrait le croire, transmet des croyances religieuses à l'abri de toute critique et au mépris de la neutralité laïque et institutionnelle. L'absence de jugement critique est présentée comme de la tolérance. Or, on sait que les religions divisent et excluent tout autant sinon plus qu'elles rassemblent et qu'il n'est pas interdit de les critiquer.

Dans ce salmigondis, les religions les plus diverses, les croyances superstitieuses, les pseudosciences, les mythologies et les légendes autochtones sont mises sur le même plan et toutes présentées comme légitimes et acceptables. Relativisme absolu. Cette attitude se situe aux antipodes du développement d'une pensée critique. À cet égard, on lira avec profit le collectif La face cachée du cours Éthique et culture religieuse (Leméac, 2016), ouvrage qui vise précisément à «soumettre cet enseignement au crible de la raison».

Les médias sociaux, en raison de leur instantanéité et de la brièveté des messages, se prêtent mal aux opinions nuancées.


La discrimination dont les femmes sont victimes dans les religions n'est jamais remise en cause dans le volet «culture religieuse», bien qu'elle soit abordée dans le volet «éthique». Comment ne pas y voir une contradiction flagrante au sein d'un même cours? Le jeune est donc amené à décoder ainsi cette contradiction: d'un point de vue religieux, le sexisme est acceptable, mais d'un point de vue éthique, il ne l'est pas? Étrange enseignement. On ne peut que souhaiter l'élimination du volet «culture religieuse» du cours ECR.

Les préjugés

La pensée critique permet aussi de débusquer des affirmations indémontrables, comme celle du Garde suprême de la Révolution islamique en Iran, Ali Khamenei, selon qui «l'égalité des sexes est une idée de l'Occident». Opinion personnelle (ayant tout le poids d'un préjugé) à laquelle l'ayatollah donne une portée universelle. C'est ce même Khamenei qui juge indécent que les femmes se déplacent à vélo et il leur interdit ce mode de déplacement. En Arabie Saoudite, c'est la conduite automobile.

Pourquoi les trois religions monothéistes condamnent-elles l'homosexualité? Ignorance? Dogmatisme? Tradition culturelle? Rejet délibéré des avancées scientifiques? La connaissance des faits et des acquis scientifiques prémunit contre les fausses perceptions, les préjugés, le racisme, l'homophobie.

Les médias sociaux, en raison de leur instantanéité et de la brièveté des messages, se prêtent mal aux opinions nuancées. On a même dit qu'ils «élèvent les propos de taverne au rang d'opinion». Réagir sous le coup de l'émotion ne va pas sans risque d'erreurs. Cette «gazouillification de l'espace public» fait-elle progresser les débats? Agiter des épouvantails comme l'a fait Donald Trump en campagne électorale est contraire à une discussion menée la tête froide.

Le rythme trépidant de la vie moderne ne favorise guère, hélas, le temps de la réflexion.

Au fond, savoir argumenter, c'est d'abord et avant tout établir la véracité des faits, poser les bonnes questions et replacer les événements dans leur contexte.

Logique boiteuse

On sait compter, mais on sait moins argumenter, semble-t-il. D'où les nombreux raccourcis intellectuels dont on nous abreuve quasi quotidiennement. En conférence de presse, Rona Ambrose a affirmé sans sourciller ne pas comprendre qu'on s'oppose au pipeline Énergie Est «avant qu'il soit construit». Heureusement qu'il reste encore des philosophes pour garder le fort de la logique et du bon sens.

Les politiciens ne sont pas les seuls à recourir à des raisonnements bancals. Des intellectuels n'y échappent pas. Le recteur d'une prestigieuse université montréalaise a justifié son salaire de plus de 410 000 $ (sans compter les avantages) en invoquant le fait qu'il n'en coûte que 10 $ par étudiant pour le financer. Comme l'a fait observer le chroniqueur du Devoir, Jean-François Nadeau, ce mode de calcul appliqué au premier ministre du Québec ferait bondir son traitement annuel à 80 millions de dollars. Une coquette somme.

Au fond, savoir argumenter, c'est d'abord et avant tout établir la véracité des faits, poser les bonnes questions et replacer les événements dans leur contexte. C'est surtout distinguer un argument d'une réaction émotive et fuir les généralisations abusives. Développer l'esprit critique, c'est aussi combattre ses propres préjugés. Et ça, c'est l'affaire d'une vie!

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