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Révolution virtuelle: Adam Smith et Steve Jobs, même combat!

02/11/2014 08:15 EST | Actualisé 02/01/2015 05:12 EST

Des billets précédents ont porté sur les changements majeurs qu'apportent les technologies électroniques à l'industrie et au commerce ainsi qu'au rôle attendu des gouvernements. Le présent billet se penche sur des remises en question que la révolution virtuelle soulève également pour la science économique.

Comme chacun sait, Adam Smith et les penseurs classiques de l'économie avaient le marché en haute estime. Le marché, croyaient-ils, était en mesure d'assurer une allocation des ressources qui assure le plus grand bien-être possible pour l'ensemble de la collectivité. Cependant, le marché ne livrait ses promesses que dans la mesure où certaines conditions étaient respectées : un grand nombre d'offreurs et de demandeurs et une information suffisante sur les prix demandés et offerts ainsi que sur la qualité de ces produits ou services. C'étaient les conditions dites de la concurrence pure et parfaite.

En pratique ces conditions idéales sont rarement satisfaites sauf peut-être sur le plus traditionnel des marchés - celui où les fermiers de la région viennent en un endroit bien circonscrit offrir leurs productions saisonnières aux citadins à la recherche de produits frais et savoureux. Plus souvent qu'autrement, les marchés d'un produit ou d'un service donné souffrent d'une ou de plusieurs déficiences : monopole, oligopole ou collusion du côté de l'offre, dispersion géographique des clients, information insuffisante sur la qualité ou les prix des produits et des services offerts, externalités non prises en compte dans les prix.

Or, le commerce électronique contribue pour beaucoup à créer des marchés satisfaisant les conditions idéales souhaitées par les économistes classiques. Les sites de commerce en ligne permettent en effet de mettre en relation un grand nombre d'offreurs et de demandeurs ce qui permet de diluer les rentes dont profiteraient autrement des producteurs ou des consommateurs, et de réduire l'écart entre le prix de vente et la valeur des biens et des services vendus. Du coup, on évite la surconsommation et les profits excessifs. L'économie virtuelle contribue aussi à l'efficience de l'économie en favorisant un usage plus intensif des actifs et de l'expertise disponibles. Des talents sous-exploités ou des actifs sous-utilisés peuvent être offerts à un bassin élargi d'usagers potentiels. Ces derniers peuvent éviter des dépenses ou des investissements en achetant des biens usagés ou en louant des équipements non employés. En prime, la pression sur les ressources et sur l'environnement s'en trouve réduite.

Le prix Nobel de sciences économiques (1991) Ronald Coase a bien montré que, au-delà du prix demandé pour les biens et les services, il existe aussi pour l'acheteur potentiel un coût résultant du temps, des efforts et des déboursés consacrés à la collecte d'information et aux autres démarches nécessaires pour compléter la transaction. Selon leur importance, ces coûts de transaction peuvent faire en sorte de diminuer sensiblement la fluidité, la flexibilité et l'efficacité des marchés.

Or, le commerce en ligne réduit sensiblement les coûts de transaction en évitant à l'acheteur le temps, les déplacements et les autres tâches requises pour magasiner et compléter les transactions. Selon une enquête de la firme de consultants en marketing Vision Critical, c'est d'ailleurs la commodité qui serait la principale raison (73%) pour laquelle les consommateurs recourent aux sites de transaction en ligne. Ce facteur surpasse le prix (55%), la qualité (47%) et la disponibilité du bien ou du service (40%)[1]. La valeur ajoutée des sites transactionnels explique d'ailleurs que les usagers soient prêts à payer une commission qui peut être très importante pour se prévaloir des services offerts. Ainsi, les sites d'hébergement touristique prélèvent des commissions qui s'élèvent à entre 10 et 30% du prix de la location de chambres ou de résidences. Ces commissions atteignent même 40% pour les services de taxi [2] ou la vente d'œuvre d'art. Pourtant, ces commissions plantureuses ne découragent nullement les usagers comme la progression fulgurante des sites tels Airbnb, Lyft ou Saatchi Art le montre bien.

Les sites transactionnels présentent également diverses particularités qui les distinguent des modèles classiques de la science économique. Ainsi,

  • ces sites créent des marchés où les offreurs n'ont aucune volonté ou capacité d'augmenter leur capital; dans la grande majorité des cas, l'offreur propose en partage ou en location son unique résidence ou son unique voiture; les profits réalisés visent dans la plupart des cas à financer ce petit capital et non pas à l'accroître; ces petits fournisseurs ont des préoccupations assimilables à celles des salariés plutôt qu'à celles des entrepreneurs;
  • ils permettent aussi le développement d'échanges qui n'ont rien de commercial; qu'il s'agisse de don, de troc, d'échange ou de partage, des biens et des services sont offerts sans contrepartie monétaire;
  • une partie des produits et services offerts sur le web sont gratuits; ou, plus précisément, ils sont payés par des tiers, soient les commanditaires qui affichent leur publicité sur les sites; cette façon de faire n'est pas nouvelle, mais elle a connu une grande expansion du fait que l'économie virtuelle est fondée sur des réseaux de fournisseurs et d'usagers; l'efficacité des réseaux est en effet proportionnelle au nombre de leurs adhérents d'où l'intérêt d'inciter à l'adhésion par la gratuité et ce, d'autant plus que le coût marginal d'un nouvel adhérent est nul pour l'administrateur du réseau.

Le commerce électronique a donc des effets paradoxaux sur la compréhension des mécanismes économiques. D'une part, il permet d'approcher la perfection des marchés que souhaitait Adam Smith, mais, d'autre part, il évacue dans bien des cas les institutions classiques que sont l'accumulation, l'entrepreneur, la monnaie et le prix. La révolution du virtuel oblige la science économique à mettre à jour ses modèles et ses concepts les plus fondamentaux.

En conclusion, l'économie n'est plus ce qu'elle était, et la science économique non plus. Sous l'effet de la grande pénétration des technologies électroniques, les processus et les canaux d'information et de transaction sont transformés en profondeur. Il en résulte des défis d'ajustement considérables pour les gouvernements, pour une bonne partie des entrepreneurs et des travailleurs, de même que pour les économistes.

[1] Rapporté dans Éric DESROSIERS, L'économie de partage, Le Devoir, 28-29 juin 2014, C2.

[2] Selon The Economist, All eyes on the sharing economy, Technology Quarterly, 9 mars 2013.

Ce billet a aussi été publié sur Libres Échanges, le blogue des économistes québécois.

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