Jean Baubérot

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Aucune laïcité n'est absolue

Publication: 14/11/2012 00:17

La première définition formalisée de la laïcité fut donnée par le philosophe Ferdinand Buisson, en 1881-1883, lors de la laïcisation de l'école publique. Résumons la. Selon lui, la laïcité résulte d'un processus historique au cours duquel les diverses institutions et l'Etat lui-même s'autonomisent à l'égard de la religion. Il en résulte "l'Etat laïque, neutre entre tous les cultes, indépendants de tous les clergés, dégagé de toute conception théologique". Cet Etat laïque permet "l'égalité de tous les Français devant la loi, la liberté de tous les cultes."

Cette définition est toujours valable. Tout au plus peut-on la compléter par le rappel des principes majeurs de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat de 1905 : "La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes" avec comme seul limite "l'intérêt de l'ordre public" (article 1). Elle "ne reconnait, ne salarie ni ne subventionne aucun culte", à l'exception "des services d'aumôneries" pour "assurer le libre exercice du culte dans les établissements publics" (article 2). Elle respecte les "règles d'organisation générale" de chaque culte (article 4).

La loi de 1905 constitue toujours la base principale de la jurisprudence française en matière de laïcité. Toutefois on peut remarquer que, depuis un siècle, la laïcité française a doublement évolué. Et aujourd'hui, la laïcité historique cohabite avec ce que François Baroin a qualifié, en 2003, dans un Rapport officiel, de "nouvelle laïcité" qui, selon lui, est une "valeur de droite".

La laïcité française est devenue progressivement moins "séparatiste". Donnons quelques exemples. En 1919, quand l'Alsace-Moselle est redevenue française, ni la loi Ferry laïcisant l'école publique, ni la loi de 1905 ne fut appliquée aux 3 départements de l'Est. Ainsi le clergé des "cultes reconnus" (catholique, protestant et juif), soit 1400 personnes, est toujours payé par l'Etat, donc grâce aux impôts de tous les Français. À partir des années 1950, un processus de subventions publiques aux écoles privées (la plupart confessionnelles) s'est instauré et est devenu consensuel à partir de 1984. Si cela ne concerne pas directement la loi de 1905, cela se situe davantage dans l'optique d'une "laïcité de collaboration" que d'une laïcité séparatiste. Diverses mesures ont complété cet aspect. L'insistance identitaire, depuis quelques années, mises sur "les racines chrétiennes de la France" (de N. Sarkozy à d'anciens partisans du "citoyen abstrait") va également dans ce sens, de même que le retard pris par la France sur plusieurs de ses voisins en matière de laïcisation des mœurs. Dans ce dernier domaine, l'élection de François Hollande semble induire la reprise d'une dynamique séparatrice avec le projet de loi sur "le mariage pour tous" et, peut-être un futur projet de loi sur l'euthanasie.

Depuis une dizaine d'années, la laïcité est invoquée de manière dominante comme si elle était un équivalent de la neutralité, notion interprétée d'une façon nettement plus extensive que la loi de 1905. Celle-ci, en effet, implique que la puissance publique soit neutre pour pouvoir être un arbitre impartial entre les différentes religions et convictions. Mais les parlementaires qui l'ont votée ont refusé les amendements qui étendaient cette neutralité à l'espace public. Au contraire, les manifestations religieuses sur la "voie publique" (comme on le disait à l'époque) sont plus libres après qu'avant 1905.

Le mot d'ordre "la religion, affaire privée" ne signifie nullement que la religion soit reléguée dans l'espace privé ou intime, mais que la religion est un choix privé, personnel et libre. A ce titre, la religion est une composante de la société civile et bénéficie, comme les autres composantes, des libertés publiques, notamment de la liberté d'expression. Mais la religion ne doit ni dominer l'espace public, ni dicter sa loi à l'Etat. Cette extension actuelle de la notion de neutralité ne vise d'ailleurs en fait que certaines religions et crée une référence à la laïcité qui s'avère à géométrie variable, ce qui va à l'encontre de la définition que donnait Buisson. On ne s'étonnera pas que, dans ce cas de figure, la droite dure et l'extrême droite puissent invoquer "la laïcité" pour justifier des attitudes de rejet. Mais, malgré ce qu'il en est dit, il ne s'agit plus, alors, de la laïcité de 1905.

Enfin il faut rappeler que, pour Buisson et pour Briand (le 'père' de la loi de 1905), la laïcité n'est nullement une exception française. Aucune laïcité n'est absolue et il existe diverses formes de laïcité. Les critères de respect de la liberté de conscience de tous, croyants et non croyants, et la non- discrimination pour raison de religion ou de conviction constituent les finalité de la laïcité. Celle-ci relève avant tout d'un équilibre subtil, qui s'accommode mal d'une inflation idéologique quelle qu'elle soit.

Dans le cadre du colloque organisé par le Ceri de Sciences Po intitulé "Redéfinir la laïcité" (qui se tiendra le mercredi 14 novembre), Le Huffington Post publie les contributions des principaux invités.
 
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