James Runcie

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Entrevue avec J.K. Rowling

Publication: 29/09/2012 09:47

"Une place à prendre" est un roman radicalement différent de la série "Harry Potter". Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire un tel livre?

Cette fois, c'est à bord d'un avion - et non pas d'un train - que l'idée m'est venue, et j'ai tout de suite senti que je tenais quelque chose. Comme les Harry Potter, ce roman parle de moralité et de mortalité, mais dans un cadre contemporain. L'action se déroule dans une petite communauté, ce qui implique qu'il y a parmi les personnages aussi bien des adolescents que des sexagénaires. J'adore les romans du XIXe où tout se passe dans une bourgade ou un village. J'ai voulu écrire une version moderne de ce genre-là.

Pourquoi ce titre : "The Casual Vacancy" (littéralement, "une vacance fortuite") ? Avez-vous songé à d'autres possibilités ?

Au départ, je pensais l'appeler "Responsable", car ce mot résume l'un des thèmes essentiels du roman : l'idée selon laquelle chacun d'entre nous est responsable de sa propre situation dans la vie - de son bonheur, de sa santé, de sa fortune - et responsable des autres - de son conjoint, de ses enfants, de la société en général. Mais au cours de l'écriture, je suis tombée sur cette expression, "a casual vacancy", le terme officiel qu'on emploie lorsqu'un siège se libère dans un conseil administratif quelconque du fait de la mort de son occupant - et j'ai tout de suite su que j'avais trouvé le titre du roman. Il est plein de résonnances pour moi. Tout d'abord, la "vacance" suprême, à mes yeux, c'est la mort elle-même, qui de fait arrive souvent de manière fortuite, sans tambours ni trompettes, et creuse dans son sillage un vide impossible à combler. J'étais également consciente des manques, des défauts dont souffrent tous mes personnages, et qu'ils essaient de pallier d'une manière ou d'une autre, que ce soit par la nourriture, l'alcool, la drogue, le fantasme ou la rébellion. Là aussi, on pourrait parler de "vacance" : tous ces vides minuscules qui grèvent notre existence sans que nous n'en ayons forcément conscience et que nous ressentons pourtant le besoin de combler.


Certains ont parlé de "comédie noire" pour qualifier votre roman. Pourriez-vous nous parler de la place de l'humour dans le livre ?

C'est un humour assez sombre, en effet. Mais je n'aurais pas dit "comédie noire", personnellement. Plutôt une "tragédie comique", peut-être !


2012-09-29-NEWPRESS_ShotF251190912.jpegDiriez-vous que c'est un roman très "british" ? Dans quelle mesure traite-t-il spécifiquement de la Grande-Bretagne d'aujourd'hui, et en quoi a-t-il une portée plus universelle ?

Le décor et les personnages sont typiquement anglais, à n'en pas douter, mais les thèmes abordés par le roman sont universels. Les questions de société auxquelles je m'intéresse sont les mêmes partout dans le monde : la famille, les problèmes de couple, les tensions entre parents et enfants, le conflit idéologique entre partisans du libéralisme social et défenseurs de l'interventionnisme d'État...


C'est un roman sur une communauté divisée - et l'une de ces divisions concerne les parents et les enfants. Pourquoi ?

À mesure que la cellule familiale, dans les sociétés occidentales modernes, souffre de plus en plus de ne pouvoir accorder assez de temps aux enfants et aux adolescents, ces derniers grandissent dans un contexte très différent de celui que nous-mêmes avons pu connaître dans les années 1950 ou 1960. Il y a d'autre part un fossé générationnel énorme en termes de communication. Facebook, Twitter, les SMS sont devenus le domaine naturel des jeunes, et je crois que l'un des défis majeurs auxquels sont confrontés les parents d'aujourd'hui, encore plus que par le passé, est de saisir pleinement les questions liées aux réseaux sociaux, que les adultes ne comprennent pas toujours bien.


Qu'est-ce qui vous pousse à écrire sur l'adolescence ?

Sa fragilité, je crois - même si on stigmatise souvent les ados pour leur comportement dangereux et destructeur... C'est une période de la vie où l'on est particulièrement vulnérable. Au sortir de l'enfance, on prend conscience de l'existence que l'on va devoir vivre, et de tout ce que cela implique. On prend conscience de ce qu'est la vie elle-même, du temps qui passe, avec une acuité que n'ont pas les enfants en général.

Les adolescents vivent souvent sous le même toit que leurs parents encore dans la force de l'âge, ce qui peut créer des situations explosives dans le foyer familial, entre l'ado qui comprend soudain qu'il va devoir faire des choix dans la vie, prendre ses responsabilités, et des parents qui, pour leur part, commencent peut-être à regretter leurs propres choix de vie et à prendre de plus en plus conscience de leur mortalité. Cette confrontation peut être dévastatrice. C'est le cas dans ce roman.


Vous abordez des questions graves dans le livre, comme l'automutilation, la découverte hasardeuse de la sexualité, la drogue, le viol... Avez-vous fait des recherches sur tous ces sujets ?

Non. En tout cas je n'ai pas éprouvé le besoin d'aller me renseigner sur ces thèmes comme si je n'en avais jamais entendu parler. Une place à prendre est certes une œuvre de fiction (aucun personnage n'est directement inspiré par une personne réelle), mais j'ai connu des gens qui ressemblent à ces personnages au cours de la vie, disons, peu commune que j'ai eue... J'ai été très, très pauvre à une époque. Et j'ai eu la chance de vivre un extraordinaire retournement de fortune, ce dont je suis bien sûr très heureuse. Mais j'ai connu des gens semblables à chacun des personnages de ce roman.


Vous êtes-vous beaucoup inspiré de votre expérience d'enseignante ?

Ça m'a été utile. J'ai enseigné dans le public, autrement dit dans des écoles où il n'y avait aucun processus de sélection à l'entrée. Chaque classe était composée d'élèves venant d'horizons très différents. Cela a sans aucun doute influencé la manière dont je parle des adolescents, mais ce sont surtout les souvenirs de ma propre adolescence et de ma propre expérience en la matière, puisque j'ai moi-même été élève dans l'une de ces écoles, qui m'ont inspirée.


Et quelle incidence votre expérience en tant que mère a-t-elle pu avoir sur le roman ?

Il y a beaucoup de mères dans le livre, toutes très différentes. Trois d'entre elles sont tombées enceintes par accident, et eu égard au thème de la responsabilité que j'évoquais tout à l'heure, c'était l'occasion pour moi de me pencher sur l'importance des considérations biologiques dans l'existence des femmes, même à l'époque de la contraception. Certains parents, dans le roman, sont pleins de bonnes intentions, mais dans l'ensemble je dirais que les cinq personnages adolescents ont tous souffert, d'une manière ou d'une autre, des erreurs commises par leurs parents. Par exemple, j'ai inventé une famille dont les deux parents sont médecins et où la réussite est une nécessité absolue, transmise de génération en génération : les enfants, eux aussi, doivent impérativement réussir. Ce genre de pression est typique de la classe moyenne ! À l'autre bout du spectre social, la jeune fille qui vit dans un foyer familial très pauvre finit pour ainsi dire par devenir la mère de sa propre mère. Mais être parent est la chose la plus difficile au monde, et je crois que tout le monde gagnerait à le reconnaître !


Diriez-vous que c'est ce qui constitue la tension principale du livre ?

C'est une grande source de tension, mais il y a d'autres sources de conflit ; le conflit entre les exigences de la vie familiale et celles de la vie professionnelle, par exemple. Mais le conflit principal, c'est le conflit de valeurs qui oppose depuis toujours les habitants du village de Pagford, cette charmante petite bourgade rurale sur laquelle pèse la responsabilité de la gestion d'une cité HLM ravagée par le chômage et la drogue.


Que diriez-vous à ceux qui s'attendaient à quelque chose de plus proche d'Harry Potter ?

Un écrivain écrit ce qu'il a envie d'écrire ; ou plutôt ce qu'il a besoin d'écrire. J'avais besoin d'écrire ce livre. Et j'espère qu'il plaira. Il pourra déplaire à certains ; je le sais, je l'accepte, et loin de moi l'idée de m'offusquer quand j'entends les gens réclamer Harry Potter - au contraire, je prends ça comme un grand compliment ! J'écrirai à nouveau pour les enfants un jour, c'est certain ; j'adore ça et je ne vois pas comment je pourrais m'en empêcher !


La suite, alors ?

Je ne me donne aucune contrainte (j'aime trop n'avoir aucun délai à respecter !) mais je crois que mon prochain livre sera un livre pour la jeunesse. J'ai quelque chose de presque achevé sur mon ordinateur... Mais je me réserve le droit de changer d'avis !

Photography by Debra Hurford Brown. © J.K. Rowling 2012

 
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