LES BLOGUES

Notre laïcité québécoise, monsieur Couillard, est-ce pour bientôt?

28/01/2015 09:25 EST | Actualisé 30/03/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

La laïcité ne nous immunisera pas à court terme contre l'extrémisme religieux violent, pas plus que le Code criminel ne stoppe toute criminalité. Mais sans Code criminel, le crime exploserait et notre pays deviendrait une sorte de Somalie éclatée.

Sans laïcité cohérente et conséquente, les désordres à gravité variable vont perdurer et s'amplifier.

Qui est incapable de comprendre la notion de «long terme» ne voit et ne comprend pas que le multiculturalisme individualiste (Je-me-moi-ma-Foi) est une pente vers le narcissisme incivique et sa variante élargie, le communautarisme. Il demeure inconscient que le plus important est ailleurs et plus haut.

En modernité et en pays démocratique, la religion n'est qu'une opinion, pas une philosophie politique.

En protégeant la jeunesse des régressions fascisantes (religieuses ou profanes), une Charte de la laïcité nous protégerait à long terme de l'expansion religieuse désordonnée au sein de la société civile, solidifierait la morale commune et conserverait à l'État son intégrité politique.

«Principes et règles d'une laïcité cohérente et conséquente»

  1. Les religions s'adaptent aux lois, non les lois aux religions.
  2. L'expression «Suprématie de Dieu» de la Charte canadienne, qui nie la liberté de conscience des agnostiques et des athées et pousse les lois vers le déisme, est supprimée de la Constitution canadienne ou doit être interprétée comme un ornement stylistique sans poids déterminant dans la législation, car elle est en contradiction avec les mots qui l'accompagnent «... et de la loi». Tout fou se proclame meilleur croyant qu'un autre, s'autoproclame seul interprète solipsiste de sa vision du monde; mais seule la loi, qui relève exclusivement des hommes, a un poids sensé et un crédit raisonnable.
  3. L'espace étatique est laïque et aucune manifestation religieuse ne peut s'y dérouler ou signe religieux s'y afficher.
  4. L'espace public (parcs, rues, etc.) est un lieu indifférencié et sans restriction autre que le respect de l'ordre public.
  5. Les événements religieux, rituels, vêtements, nourriture et calendrier relèvent exclusivement du domaine privé et sont relégués aux domiciles, aux lieux de culte et à l'espace public indifférencié.
  6. Aucun fonctionnaire d'une organisation publique ou parapublique n'arbore quelque signe religieux distinctif que ce soit, car tout signe est un message explicite de ce qu'il affiche.
  7. L'interdiction d'un signe religieux n'attaque ni ne touche la croyance intime d'un citoyen, mais uniquement son expression extérieure. Il appartient au seul croyant d'aménager sa théologie aux exigences de la loi, et non l'inverse.
  8. Toute organisation religieuse est soumise aux mêmes obligations fiscales que toute autre entreprise, et quelques soient ses activités caritatives et sans avantage particulier sous prétexte de ces dernières.
  9. Aucun privilège d'aucune sorte n'est accordé à quelque organisation religieuse qui ne soit accordé pareillement à toutes les autres entreprises pour fins d'intérêt public.
  10. Les dons et autres entrées de fonds sont considérés des revenus comme pour toute entreprise, et taxés également.
  11. Les aliments traités religieusement (halal et casher) sont interdits dans le commerce, ainsi que toute taxation religieuse camouflée ou visible. Ils relèvent exclusivement du domicile et du lieu de culte.
  12. L'enseignement religieux est interdit aux mineurs afin de protéger l'enfance et sa vulnérabilité, afin aussi de ne pas altérer sa formation scientifique et son adhésion aux valeurs communes de la modernité.
  13. Pour la même raison, le cours ECR est amputé de CR (culture religieuse), propagande sympathique, dos tourné aux savants et philosophes modernes.
  14. La laïcité exige que toute organisation religieuse respecte sans exception, dans ses lieux de culte et dans ses règlements internes, l'intégralité des droits et libertés de la personne. En effet, les droits de la personne sont universels.

Il est impératif que le premier ministre Couillard, suspecté sans preuve de relativisme culturel ou de clientélisme électoral, fasse preuve de courage et de lucidité laïques.

Médecin, il connait mieux qu'un quidam toutes les formes que prend la souffrance humaine et toutes les origines, même religieuses, d'où elles proviennent. Il doit aussi, pour être digne du libéralisme des Lumières qui fondèrent son parti au XVIIIe siècle, soutenir ces Lumières québécoises accablées de procès-baillons (Mmes Benhabib, Mailloux et M. Cristea).

Nous lui demandons respectueusement d'être, tels les libéraux progressistes que furent Jean Lesage et René Lévesque, leur égal en courage et en dévouement au bien public.

Il doit se méfier des écueils. Une laïcité, dite inclusive ou ouverte, trouée comme notre Charte québécoise par son article 20 et celle du Canada par la «suprématie de Dieu», générerait une forte amertume chez les progressistes et une forte joie des islamistes, intégristes et extrémistes à qui une porte de derrière leur serait ouverte. La libanisation du Québec, voire du Canada, commencerait. Il s'agit d'attendre le seuil démographique irréversible et prévisible.

Même la France a dû renforcer sa laïcité, déjà la plus articulée du monde, tant le danger est grand. Elle ne s'est pas contentée de mesures policières, mais de laïcité renforcée. Un problème, largement culturel, se règle par la culture.

Si la grogne des bigots en sera désagréable, la révolte des gens instruits serait le Waterloo des politiciens électoralistes. Il est symptomatique qu'à la fois Claude Ryan et Jean Charest furent évincés à cause notamment des relents d'intégrismes qui collaient à leur personne.

Menacer ou altérer la modernité sera électoralement dévastateur pour tout parti. Chez les peuples modernes, l'avenir est chargé de tous les possibles mais le retour au passé fait paniquer.

L'autre écueil sont les ouvrages déficients sur cette question, dont :

«Laïcité et liberté de conscience» de J. Maclure et Charles Taylor, qui aurait dû être plus honnêtement intitulé «La laïcité au service de la religion» ou «Comment préserver la religion de la modernité»...

En conclusion, invitons notre laïciste premier ministre à ne pas promulguer une Charte mi-chair mi-poisson, truffée d'inclusions, à future boîte de Pandore éructant des accommodements déraisonnables, aux convulsions arriérées, au profit d'un passé résiduel qui n'a pas d'avenir.

Vive le Québec moderne !

Les ouvrages laïcistes et modernes suivants ont servi à la rédaction du précédent article :

Caroline Beauchamp, «Pour un Québec laïque», 2001, 149 p. Juriste en droit constitutionnel.

Daniel Baril et Yvan Lamonde, «Pour une reconnaissance de la laïcité au Québec», 2013, 166 p.

Bernard La Rivière, «Enfin la laïcité», 2014, 187 p.

Djemila Benhabib «Ma vie à Contre-Coran», 2009,

Louise Mailloux «La Laïcité, ça s'impose !», 2011, 166 p.

Normand Rousseau «La Bible immorale», 2006, 567 p.

Eugen Drewermann «Fonctionnaires de Dieu», 1989, 757 p.

Louis Rougier «Le génie de l'Occident»

La première partie de ce billet fut publiée sur le HuffPost 30 novembre 2014

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

La Charte de la laïcité du Québec dans le détail

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter