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Les seuls invités à l'anniversaire

12/04/2016 09:50 EDT | Actualisé 13/04/2017 05:12 EDT

Un an de fusions d'établissements. Une année de chambardement, d'affaiblissement de notre réseau public de soins de santé et de services sociaux. Vous croyez que ça se fête ?

Peu avant l'élection du gouvernement Couillard, la Coalition solidarité santé avait tenu une assemblée publique pour évaluer 10 ans d'existence des CSSS, avec des acteurs ou observateurs impliqués de près ou de loin dans ces premières fusions.

Rappelons qu'en 2004, le ministre de la Santé et des Services sociaux de l'époque, un certain Philippe Couillard, avait fusionné des CLSC, des CHSLD et des hôpitaux pour former des CSSS. Selon M. Couillard, les fusions allaient améliorer l'accès aux services, diminuer la bureaucratie et faire des économies.

Si vous avez une impression de déjà vu, vous n'avez pas tort : ces objectifs sont les mêmes qui ont été invoqués par le ministre Barrette il y a un an pour procéder à ses fusions à plus large échelle encore.

Pour toutes les personnes présentes à notre assemblée, panélistes inclus, les fusions de 2004 n'avaient pas tenu leurs promesses.

Au contraire, elles avaient plutôt causé les problèmes suivants :

1) augmentation du pouvoir des médecins au détriment de la première ligne ;

2) perte de proximité des services ;

3) peu (ou pas) d'intégration ni de continuité des services, approche populationnelle trop complexe ;

4) coupures et réductions de services ;

5) détérioration des services sociaux ;

6) des structures trop grosses et ingérables ;

7) recul de la démocratie ;

8) impact négatif sur le personnel et les relations de travail ;

9) une gestion inappropriée : la nouvelle gestion publique ;

10) augmentation de la privatisation.

Ce dernier problème était le pire des résultats qu'on avait vu se développer avec les fusions, parce qu'on avait utilisé les ressources du public pour développer les services privés, contrairement à ce que disait le gouvernement libéral de l'époque (rappelez-vous son slogan : «le privé au service du public »).

On avait ainsi sous-traité des services d'entretien, de buanderie, d'alimentation, de fournitures médicales, des services à domicile, des chirurgies, et on avait utilisé des agences de personnel, des PPP pour des hôpitaux, dans l'hébergement, etc.

En dix ans, la sous-traitance, la privatisation, l'économie-socialisation, la communautarisation et les PPP avaient pris place et étaient mieux implantés partout dans notre système public de santé et de services sociaux.

Et en 10 ans, les budgets de la santé avaient doublé.

Qu'en est-il après un an de réforme Barrette?

Ne prenons que quelques éléments.

Les ententes signées par le ministre avec les médecins, de même que les lois votées, nous montrent que le pouvoir des médecins au détriment de la première ligne continue d'augmenter : frais accessoires consentis et légalisés, groupes de médecine familiale (GMF) sous leur contrôle, à qui le réseau public fournira gratuitement du personnel professionnel (d'abord des travailleuses et travailleurs sociaux, puis suivront assurément d'autres corps professionnels). On n'aura toujours pas de première ligne multidisciplinaire, mais des cliniques privées où le personnel payé par le réseau public sera sous l'autorité des médecins. Ces GMF, que le ministre annonce plus performants que les CLSC, mais dont la grande majorité n'a pas à respecter, selon leurs contrats, les heures d'ouverture annoncées en grande pompe, recevront des argents pour se convertir en supercliniques. La rémunération à l'acte des médecins est maintenue, et leur sera assurée par la fixation de quotas.

Les coupures et réductions de services sont monnaie courante dans toutes les régions du Québec, mais elles se font sous le vocable d'harmonisation. La régionalisation entraîne une harmonisation des soins et services, qui se traduit par une diminution puisque la mesure qui sert d'étalon pour harmoniser est toujours la plus petite (le moins d'heures de services, par exemple). «L'argument de l'équité revient systématiquement, quand les citoyens voient leurs services réduits», écrit Patrick Lagacé.

Et on ne parle pas ici des coupures dans les menus des CHSLD, dans l'aide à domicile, ou de l'augmentation des listes d'attente.

La détérioration des services sociaux s'est exprimée par de nombreux reportages sur les fugues des ados et par le traitement réservé aux dossiers des jeunes dans les centres jeunesse. Le personnel est de plus en plus perdu dans ces immenses structures, qui sont ingérables au point où même les cadres crient au secours.

Au niveau démocratique, la révolte gronde chez les usagers des soins et services, alors que d'autres refusent l'abolition du Commissaire à la santé et au bien-être, la seule institution critique des politiques gouvernementales de santé.

La gestion inappropriée, appelée nouvelle gestion publique, en a pris pour son rhume dans un jugement rendu il y a quelques semaines. Mais ça n'empêche pas les administrations de continuer à appliquer des modes de gestion qui ne respectent même pas les codes de déontologie de leur personnel.

Mais c'est encore une fois l'augmentation de la privatisation qui rafle le gros lot. Parce que les réformes forcent la population à se tourner vers le privé pour obtenir les services dont elle a besoin et qu'elle n'obtient plus.

En commission parlementaire sur le projet de loi (PL) 10, le ministre disait qu'il n'y avait rien dans son PL pour la privatisation. Pourtant, depuis quelques mois, les gens d'affaires, les chambres de commerce et les sous-ministres s'activent ensemble dans des colloques pour convaincre les gestionnaires du réseau de chercher les solutions du côté privé.

Des exemples? Le colloque «Santé au pluriel» du 4 février dernier, le débat public deux semaines plus tard sur les coopératives de santé et le système public, les petits-déjeuners-conférences du Conseil des entreprises en santé et mieux-être (CEPSEM), et le Sommet sur la santé organisé par Les Affaires les 14 et 15 juin prochains qui s'adresse aux gestionnaires des CISSS et des entreprises privées.

Il n'y avait peut-être rien dans le projet de loi du ministre pour la privatisation, mais à voir ces gens-là s'activer partout sur le terrain et à tous les niveaux, il n'y avait sûrement rien contre non plus!

Ce sont eux, les vrais gagnants de la réforme Barrette.

Ce sont eux, les seuls invités à ce premier anniversaire.

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