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Des moutons noirs chez les médecins

25/05/2016 11:34 EDT | Actualisé 26/05/2017 05:12 EDT

Dans le débat sur la rémunération des médecins, et celui des GMF et cliniques réseaux (supercliniques) qui feront mieux que les CLSC, il y a des voix discordantes qui peinent à se faire entendre. Et pour cause : elles vont à l'encontre du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, qui ne supporte guère d'être contredit, et que ça se sache.

Rappelons-nous ses propres paroles en commission parlementaire sur le projet de loi 10 : «Je n'ai pas besoin de faire d'études puis de consultations, là, je vis ça à tous les jours. Pas besoin, moi, là, de grandes conférences cosmiques, là, de "whatever", là, pour me faire dire par David Levine, ou Pierre-André Contandriopoulos, son fils, ou sa belle-fille qu'est-ce qui ne marche pas dans le service de santé. Je le vis à tous les jours.»

Pour un radiologiste, ça équivaut à dire qu'il n'a pas besoin de radiographies pour savoir ce qu'a le patient, il en voit à tous les jours!

Alors je cède une fois de plus la place à une voix discordante, la voix d'un médecin de CLSC qui m'a fait parvenir cette lettre à publier.

Une lettre qui ne fait pas dans la conférence cosmique...

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Dans un article intitulé « Les omnis en CLSC poussés à être plus productifs » publié dansLe Devoir du 14 avril dernier, le président de la Fédération des Médecins Omnipraticiens du Québec (FMOQ ), le Dr Louis Godin, affirme : « On veut lier la rémunération au volume, au nombre de consultations... Le médecin de CLSC qui voit six patients par demi-journée ne mérite pas la même rémunération que celui qui en voit huit ».

Ainsi, pour nous punir, nous, médecins de CLSC, de vouloir travailler à salaire ou à honoraire fixe, notre rémunération se retrouverait gelée pour toujours.

Pourquoi notre Fédération, qui devrait nous défendre, nous poignarde-t-elle ainsi dans le dos? Ce n'est pas exagéré de le dire, parce qu'avec le transfert des professionnels de CLSC (travailleuses et travailleurs sociaux, ergothérapeutes, infirmières, etc.) vers les cliniques privées médico-centristes que sont les Groupes de médecine familiale (GMF), et le gel de nos salaires, la prophétie de l'échec des CLSC du ministre Barrette se concrétisera à coup sûr!

Les médecins salariés en CLSC n'ont jamais été les chouchous ni de la FMOQ, ni du gouvernement. La pratique médicale en CLSC a toujours été sous-financée et n'a jamais été soutenue comme réelle porte d'entrée d'une première ligne médicale au Québec. La FMOQ favorisait les médecins entrepreneurs, qui pouvaient ainsi garder leur statut de travailleurs autonomes avec les avantages reliés à la rémunération à l'acte, et leur positionnement hiérarchique dans les établissements publics et dans leurs bureaux privés, ayant un droit de gérance sur leur personnel.

La FMOQ n'a jamais caché son aversion envers les CLSC : « La Fédération avait mis sur pied le projet « Objectif 73 » (Ndlr : dans les années 70). Son but : empêcher que tous les omnipraticiens travaillent dans les CLSC. Le ministère de la Santé et des Services sociaux, qui venait de créer ces établissements de soins, voulait en faire la porte d'entrée du nouveau système de santé du Québec. Il désirait en outre transformer les médecins en salariés. Les enjeux étaient importants. "Un salarié dépend de son patron, explique le Dr Georges Boileau, ex-directeur général adjoint à la FMOQ et ancien directeur des Communications. Le médecin est un professionnel autonome. Il n'a de compte à rendre qu'à son patient. On se dirigeait vers la domination du médecin et la prise de contrôle de la médecine par les hauts fonctionnaires." La Fédération a donc contre-attaqué. Il fallait éviter que le système de santé devienne un grand réseau communautaire. La solution résidait dans le regroupement des médecins de famille et la création de cliniques. » (1)

Ce qui est ironique, c'est qu'au moment où les médecins au Québec nagent dans l'idéologie néolibérale (l'individualisme, la soif d'argent) et l'ouverture de plus en plus grande vers le privé, aux États-Unis, paradis de la médecine privée, les médecins tendent de plus en plus vers le salariat : « Today, about 60 percent of family doctors and pediatricians, 50 percent of surgeons and 25 percent of surgical subspecialists -- such as ophthalmologists and ear, nose and throat surgeons -- are employees rather than independent, according to the American Medical Association. » (2) - Traduction personnelle: « Aujourd'hui, environ 60 % des médecins de famille et pédiatres, 50 % des chirurgiens et 25 % des chirurgiens spécialistes - tels que les ophtalmologistes et les chirurgiens du nez, des oreilles et de la gorge - sont des employés plutôt que des indépendants, selon l'American Medical Association.»

Ainsi, à la Clinique Cleveland et à la Clinique Mayo, deux centres reconnus mondialement pour la qualité de leurs soins, les médecins sont salariés.

Les médecins au Québec veulent tout avoir : travailler dans une clinique privée (voire en être copropriétaire), avoir autorité sur le personnel, et en même temps avoir une rémunération garantie en participant à la RAMQ. Est-ce que ceci nous mènera vers un système de santé qui répond aux aspirations des Québécoises et Québécois? Ou plutôt vers un système médico-centriste, non-démocratique et loin des besoins des usagères- usagers? Poser la question, c'est y répondre.

La solution est de refuser l'intimidation et le harcèlement du Ministère, de redonner aux médecins salariés leur place, et prioritairement, remettre le pouvoir décisionnel dans les mains des usagères et usagers dans les établissements de santé.

Arnold Aberman M.D., CLSC Beauharnois (39 ans de service)

(1) Le Médecin du Québec, volume 49, numéro 4, avril 2014.

(2) Apprehensive, Many Doctors Shift to Jobs With Salaries. Elisabeth Rosenthal, Feb. 13, 2014, New York Times.

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