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Une pilule utile à la guerre, aux narcoleptiques et... au poker

14/01/2017 09:12 EST | Actualisé 14/01/2017 09:13 EST

L'armée leur a fait avaler un médicament qui n'était pas encore autorisé. La molécule avait de telles propriétés que la hiérarchie militaire n'a pas voulu patienter. En 1991, lors de la guerre du Golfe, près d'un millier de soldats français ont absorbé des comprimés de modafinil, un médicament révolutionnaire qui permet de lutter contre le sommeil. Moins dangereux que les amphétamines, mais tout aussi stratégique, ce produit a été distribué sous le nom de Virgyl à 18 000 exemplaires aux unités, qui en ont consommé près de la moitié.

C'est le 13 juin 1990, sous le nom de code «Opération dauphin», que le Comité d'éthique du service santé des armées (Cessa) a décidé, lors d'une réunion secrète, l'utilisation à grande échelle du modafinil. La direction centrale du service de santé recommande alors «une forte discrétion» sur cette expérience. Dans une note interne datée du 18 janvier 1991, la hiérarchie précise en effet que le modafinil ne doit être employé qu'en dehors du territoire. Ces documents figurent au dossier dit du «syndrome de la guerre du Golfe», que la juge Marie-Odile Bertella-Geffroy, du pôle de santé publique de Paris, instruit depuis juin 2002.

Extrait de l'article intitulé Les cobayes de la guerre du Golfe, publié dans Le Monde par Yves Bordenave et Cécile Prieur le 18 décembre 2005.

Quel est donc ce médicament révolutionnaire?

L'histoire d'une passion

Louis Lafon est né en 1910 d'une famille de médecins et de pharmaciens. Après avoir terminé ses études en pharmacie à l'Université de Montpellier, il y acquiert une officine et commence à exercer sa profession. Mais M. Lafon caressait de grandes ambitions et son rêve n'était rien de moins que de créer une compagnie pharmaceutique. Il décide donc de plier bagage et de s'établir dans la capitale française là où il serait possible de concrétiser sa vision du monde pharmaceutique. Ainsi en 1941, il prend possession d'une petite pharmacie dans le quartier Montmartre à Paris. Il conserve le rez-de-chaussée comme officine où il vend des médicaments et aménage les diverses pièces du premier étage en autant de petits laboratoires. Dix ans plus tard, le Laboratoire Louis Lafond est fondé. Son premier grand succès voit le jour durant cette même année 1951 et est un médicament qui connaît un succès instantané et qui est utilisé contre les ballonnements : Higalex. Plusieurs autres médicaments ayant connu de grands succès sont issus du laboratoire tant et si bien qu'il doit déménager pour agrandir ses locaux.

Un des rêves de Louis Lafon était que les activités de recherche de son laboratoire s'orientent désormais vers les maladies du système nerveux. Il commença donc l'étude de plus d'une dizaine de composés chimiques susceptibles d'avoir un effet sur le système nerveux central. Chaque produit était administré en doses différentes à des groupes de souris bien identifiés. Et on observait les comportements des rongeurs. Or les chercheurs revinrent bredouilles, n'ayant rien remarqué d'exceptionnel lors de l'expérimentation.

Le flair de M. Lafon l'incita cependant à jeter un second regard aux analyses qui lui avait été rendu. Il réalisa alors qu'un groupe de souris avait échappé à l'attention générale. Ces souris s'étaient montrées plus agitées, plus nerveuses et même plus agressives que les groupes témoins. Le composé chimique qu'on leur avait administré était l'adrafinil. Le premier à l'utiliser chez les humains fut le professeur Michel Jouvet, un célèbre neurobiologiste français. Il essaya le produit sur un jeune agriculteur dont le type de narcolepsie interdisait toute conduite automobile ou même celle d'un tracteur de ferme. Le jeune homme put immédiatement reprendre une vie normale.

En 1986, l'adrafinil fut commercialisé en France par le laboratoire Louis Lafon sous le nom d'Olmifon. Le rêve du grand patron pouvait donc désormais être considéré comme totalement réussi.

Pas encore tout à fait ça...

L'adrafinil n'était pas encore parfait. Parfois, ses effets divergeaient d'un individu à un autre, et ce sans raison connue. Il fallait donc pousser plus loin les expériences. Le professeur François Rousselet alors à l'emploi du laboratoire Louis Lafon (et qui deviendra par la suite doyen de la faculté de pharmacie de Paris) reprit les expériences sur les animaux pour tenter de déterminer le pourquoi de ces fluctuations dans les résultats. Il découvrit que chez les animaux où la molécule présentait un effet notable, il y avait présence d'un métabolite dans leurs urines alors que chez les autres, les animaux qui avaient aussi reçu l'adrafinil, mais qui n'avaient pas montré d'effets, on ne retrouvait pas ce métabolite. C'est ainsi qu'on put mettre au point un composé beaucoup plus stable dans ses effets et qui porte le nom de modafinil.

Le 24 juin 1992, le modafinil reçut son approbation officielle des autorités sanitaires françaises et fut commercialisé en France sous le nom de Modiodal. Il y sera utilisé pour lutter efficacement contre la narcolepsie et l'hypersomnie diurne. Il s'agit du premier médicament non amphétaminique qui soit actif contre ces affections.

Narcolepsie et l'histoire de Fat Joe

Dans son roman Les Papiers posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de M. Pickwick, le célèbre écrivain anglais Charles Dickens décrivait ainsi l'un de ses personnages : «Sa tête était affaissée sur sa poitrine; seuls un ronflement continu et, de temps à autre, un bruit d'étouffement partiel révélaient à l'ouïe la présence du grand homme. » Il s'agissait d'un adolescent obèse à qui il avait donné le nom de Fat Joe et qui était serviteur au Pickwick Club. Ce type précis de narcolepsie fut par la suite nommé le syndrome de Pickwick, en l'honneur du grand romancier. Or ce serait précisément de ce syndrome que souffrait le premier patient du professeur Michel Jouvet.

Et pour terminer, l'histoire de Louis Lafon

Avec la création d'une compagnie pharmaceutique prospère et respectée et sa percée significative dans les traitements de la narcolepsie, nul doute que M. Lafon avait réalisé tous ses rêves. En 1991, le Laboratoire Lafon et six de ses meilleurs chercheurs reçoivent conjointement le grand prix Gallien de la recherche pharmaceutique de la faculté de pharmacie de Paris. C'est la consécration d'une vie de passion de son fondateur qui décédera le 26 septembre 1992.

Au début des années 2000, le fils du fondateur, alors devenu président de la compagnie, s'associe avec la compagnie Cephalon aux États-Unis afin que le modafinil soit distribué en Amérique. En 2002, Cephalon fit l'acquisition de Laboratoire Lafon dont elle ne conserva pas le nom.

Et le poker pour finir

Petite anecdote intéressante, le modafinil connut d'autres applications probablement non envisagées par ses concepteurs. Il eut, comme nous l'avons lu en début d'article, une application militaire lors de la guerre du Golfe où il fut utilisé par les militaires pour se maintenir éveillés durant de longues périodes. Mais là ne s'arrêtèrent pas ses applications, disons secondaires. Ainsi un joueur de poker souvent controversé et assez original a admis dans une entrevue avoir utilisé le ProvigilMD, nom commercial du modafinil, pour maintenir son état de veille et sa concentration durant divers tournois de carte. Paul Philips aurait empoché pas moins de 2,3 millions de dollars lors de ces parties. C'est ce qu'on pourrait qualifier de bénéfice marginal original pour l'utilisateur d'un médicament...

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