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La réforme Barrette: changer de façon de naviguer ou de capitaine?

01/02/2017 08:10 EST | Actualisé 01/02/2017 08:10 EST

La réforme Barrette était essentielle. Je l'avais écrit (avec la collaboration des docteurs Robert Ouellet et Alban Perrier, dans Révolutionner les soins de santé, c'est possible, aux éditions Trois-Pistoles, 2012) et répété ad nauseam dans une trentaine de chroniques sur Huffington Post. Ainsi en rétrospective, dans un blogue publié le 4 octobre dernier, vous pouviez lire :

Mais, partant du principe qu'on n'a guère le choix que de faire le mieux avec le peu que l'on a, une vaste réforme de notre système de santé s'imposait.

La première loi du ministre Barrette a déjà permis une économie de plus de 220 millions de dollars tout en simplifiant allègrement l'organigramme québécois de notre système de santé. Bien des gens, parmi nos pleureurs professionnels, ont alors prophétisé un écroulement catastrophique de nos acquis en santé. Remarquez qu'ils ont raison seulement s'ils considèrent qu'attendre 17 heures dans une salle d'urgence est un acquis social. C'est ce genre d'acquis que l'on risque bien de perdre. De plus, cette simplification du système a déjà apporté des résultats.

En éliminant les trop nombreux paliers d'intervention qui existaient avant la réforme, les intervenants sont en mesure de communiquer plus rapidement entre eux, de se consulter et de concevoir des solutions qui auraient pris des lustres à être adoptées avant la réforme. En entrevue avec Gaétan Barrette, celui-ci me donnait l'exemple de la région de la Côte-Nord où à Baie-Comeau, il y avait, avant ces changements, un problème chronique et récurrent de manque de places en CHSLD. En réorganisant la conception et l'administration des soins à domicile, aujourd'hui il n'y a plus aucune liste d'attente pour les CHSLD de cette région.

Depuis d'autres règlements ont été mis en place, comme celui qui permettra le financement par activité dans les hôpitaux. Présentement, les hôpitaux sont payés par budgets préétablis : l'hôpital X reçoit un budget global de fonctionnement Y. Dans un tel système, moins l'hôpital offre de soins, moins elle reçoit de patients et meilleures sont ses chances d'atteindre ses objectifs budgétaires. Ce qui fait dire à certains que les hôpitaux fonctionneraient très bien ici si seulement il n'y avait pas de patients à traiter! Dans le système de financement par activités, l'hôpital est payé chaque fois qu'il fournit un service. Dans un tel cas, plus il y a de patients, plus il y a de soins et plus il y a de chirurgies, plus les revenus de l'hôpital augmentent. La table est mise pour en arriver d'ici peu à cette formule de financement.

En ce sens, le ministre Barrette peut dire : Mission accomplie

Et pour la suite des choses?

Pour arriver à ce tour de force que constituait une réforme en profondeur du système de santé, il fallait bien des qualités à notre ministre dont, une vision, une détermination hors du commun et une audace à toute épreuve. Mais, au point où nous en sommes rendus, ces mêmes qualités, pourtant essentielles pour en être arrivés où nous en sommes, peuvent maintenant nuire à la suite des choses.

Là où il y aura dérapage

Pour pouvoir livrer un nouveau système de santé, un système efficace en somme, deux acteurs primordiaux ont été oubliés : le patient et le médecin. Au stade où nous en sommes, continuer la politique d'imposer sans consulter sera suicidaire. Structurer le nouveau système ne peut pas se faire sans mettre sur pied une étroite collaboration entre le ministre, le patient et le médecin. On doit voir naître le plus rapidement possible un bureau des usagers, un guichet unique de communication entre le Ministère et la population et un dialogue ouvert avec les médecins. Patients et médecins ne peuvent être oubliés dans la restructuration du nouveau système. Sans cet arrimage, tous les changements risquent fort de demeurer lettre morte.

Mener le navire à bon port

Alors qu'il fallait de la vigueur et de la détermination (certains diront de l'entêtement, ou en langage populaire : un front de bœuf) pour simplifier le titanesque organigramme du ministère et changer les structures en éliminant tous les rouages moins utiles, maintenant ce qui s'impose est une gestion dans la collaboration et la bonne entente. Pour utiliser une analogie, disons qu'alors qu'il était essentiel de mettre du sable dans les engrenages et de serrer les vis pour simplifier les mécanismes, une fois cette réforme terminée, il faut maintenant plutôt cesser de serrer les vis (trop serrées, elles arrêteront la roue d'engrenage) et huiler délicatement tous les rouages. Hier, l'entêtement et la détermination étaient nécessaires.

Aujourd'hui, pour parfaire et terminer cette réforme, nous avons besoin de négociation et de souplesse. En somme, le gouvernement n'aura d'autres choix que d'exiger un changement complet d'attitude de son ministre actuel ou de changer de ministre. Et il n'y aurait là aucun désaveu du gouvernement envers notre actuel ministre. Chaque grand navire a un capitaine. Dans les grandes traversées, un paquebot peut facilement avoir franchi des milliers de kilomètres en traversant l'océan Atlantique, pourtant, lorsqu'il arrive dans le fleuve Saint-Laurent, on changera de capitaine pour piloter les derniers quelque cent kilomètres pour arriver à Montréal. C'est un peu le choix qui s'offre au docteur Barrette ou bien changer sa façon de piloter ou accepter de laisser la barre à un nouveau pilote.

Un enjeu incontournable

Car il faut bien savoir que dans le bulletin que présentera le gouvernement l'an prochain, la note sur la santé comptera pour beaucoup. En fait on pourrait même dire qu'elle constituera la note de passage. Avec une bonne note, le gouvernement actuel s'en sortira haut la main. Il aura été celui, et le seul, à avoir enfin réussi à apporter à la population des services de santé digne de ce nom tout en respectant les promesses du passé : gratuité, universalité et accessibilité. Et ne soyons pas dupes, ceux qui vont reporter ou non ce gouvernement au pouvoir sont, en très large partie, les baby boomers, ceux-là mêmes qui entrent dans la soixantaine et qui ont et auront de plus en plus besoin du système de santé.

Et plus le temps passe, plus ce public s'interroge à savoir pourquoi nous n'avons jamais eu au Québec autant de médecins (une véritable armée de plus de 20 000 membres), ne les avons jamais aussi bien payés et ne recevons toujours pas les services auxquels nous serions en droit de nous attendre après une réforme si imposante.

Pour atteindre cette note de passage en santé qui le reporterait à coup sûr au pouvoir, un arrimage en douceur entre la réforme, les membres du personnel soignant et le patient s'impose. Qui pourra le faire ?

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