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Malade, notre système de santé? Les professionnels pleureurs

30/05/2016 10:05 EDT | Actualisé 31/05/2017 05:12 EDT

Avec l'arrivée de l'assurance hospitalisation et celle de l'assurance maladie, la façon de pratiquer la médecine a changé radicalement. Le médecin, qui était jusqu'alors un entrepreneur et un travailleur autonome, se transforma en fonctionnaire.

Ainsi, avant l'arrivée de l'assurance maladie, le médecin devait ouvrir son cabinet, assurer le paiement du loyer et de sa réceptionniste. Si sa clientèle devenait plus importante, il engageait alors une ou deux infirmières pour l'aider. Il devait s'établir là où il serait susceptible d'attirer une clientèle et faire en sorte d'augmenter celle-ci s'il voulait gagner plus d'argent et augmenter ses services et... son rythme de vie. Le médecin d'antan devait obligatoirement avoir ou acquérir les capacités d'entreprenariat s'il voulait vivre de sa profession.

Avant l'arrivée de l'assurance maladie, le médecin de famille était celui qui voyait au bien-être des membres d'une famille, de la naissance au décès. Les tuteurs du milieu familial (en général le père et la mère) ou, pour le moins, ceux qui en avaient les moyens financiers, le consultaient à tout événement, et le médecin s'obligeait à une réponse diligente et responsable. Il se reconnaissait dans ces gestes qui assuraient le bien-être d'une famille, et trouvait sa gratification dans la satisfaction de celle-ci.

Ce rôle fut très bien illustré par une série américaine intitulée Marcus Welby MD, où le bon et prévenant docteur venait en aide aux familles de son patelin avec courage, empressement et dévouement. Mais en dehors de cette version télévisuelle et, admettons-le, idyllique de la vie d'un médecin à l'aube des années 1960, la réalité était bien différente.

Un exemple d'ici

J'eus l'occasion de participer à l'écriture du livre du Dr Augustin Roy (Augustin Roy, Jacques Beaulieu, Permettez-moi de vous dire, Éditions du Méridien, 2003). Celui-ci me racontait les débuts de sa carrière vers la fin des années 1940 en ces termes : «À l'époque, il fallait s'installer là où il y avait de la place. On ne pouvait pas ouvrir son cabinet n'importe où car s'il y avait d'autres médecins en place, on risquait fort de ne pas trouver suffisamment de patients. J'avais alors entendu parler d'un médecin qui devait cesser sa pratique en raison de son âge à Notre-Dame-du-Nord, une petite municipalité près de Ville-Marie, en Abitibi-Témiscamingue, l'autre bout du monde pour moi qui venait de la Beauce. Après quelques jours de conduite, j'arrivai finalement à destination où mon premier patient m'attendait. Il venait pour se faire extraire une dent. C'est ainsi que je fis mon premier 50 cents à titre professionnel. Mais j'étais content. À l'époque, les salles d'attente des bureaux de médecins étaient la plupart du temps vides. De plus, il fallait faire ses preuves et établir sa crédibilité. Le premier et plus grand test était souvent un premier accouchement. Un médecin qui ratait son premier accouchement ou qui, par malheur, tombait sur un cas difficile était aussi bien de fermer boutique et d'aller s'installer assez loin pour se faire oublier. Se monter une clientèle n'était pas une mince affaire.»

L'entrée en vigueur de l'assurance maladie allait changer radicalement la donne. L'accès à un médecin étant devenu «gratuit», la clientèle augmenta rapidement. Le médecin n'a plus besoin de chercher une clientèle, ce sont les clients qui cherchent un médecin. Le médecin n'a plus besoin de recruter, ni de gérer son personnel clérical ou infirmier, c'est l'État qui s'est constitué gestionnaire.

Du bon et du mauvais

Comme je l'ai souvent souligné dans mes articles précédents, il ne saurait être question de revenir au système d'avant l'assurance maladie. Il faut en contrepartie consentir les efforts nécessaires aux changements à apporter au système actuel. Et, à cet effet, le public ressent cette fort désagréable impression que tous ne mettent pas l'épaule à la roue pour réaliser cette réforme.

Restons sur nos positions

Nous restons avec ce sentiment que chaque groupe n'est prêt à céder ni même accepter ne serait-ce que l'ombre d'un changement dans ses attributions.

Anciennement, le médecin gérait lui-même son personnel clérical et infirmier, nous l'avons vu. Il devait en plus recruter une clientèle. Il devait aussi, et ce n'était pas une mince affaire, supporter des comptes impayés d'une partie de sa clientèle qui était moins bien nantie. Certains rapportaient qu'entre 20 % et 30 % des comptes n'étaient jamais acquittés.

Aujourd'hui, alors qu'ils n'ont plus besoin de chercher une clientèle et qu'ils sont payés rubis sur l'ongle pour tout geste médical qu'ils posent, les médecins de famille ont l'occasion rêvée de reprendre leur rôle entrepreneurial et prendre en charge le contrôle de leur profession. Je crois que la réforme du ministre Gaétan Barrette leur en offre l'opportunité.

Les médecins dans leurs cliniques peuvent engager des infirmières qui s'occuperaient des cas moins graves et diriger leur destinée selon le type de médecine qu'ils veulent exercer. C'est ce qui se faisait de tous temps. D'ailleurs, une partie de la rémunération qui est octroyée aux médecins l'est justement pour couvrir ces frais, du moins en partie. En réalité, la rémunération des médecins est établie selon une multitude de règles fort complexes pour le commun des mortels comme moi. Peut-on imaginer le jour où le médecin redeviendra cet entrepreneur?

Les mieux nantis pleurent le plus

Mais plutôt, tout ce qu'on entend dans les médias sont les jérémiades des médecins, des pharmaciens, des anciens hauts fonctionnaires et autres groupes de professionnels déchirant leurs chemises sur la place publique pour prédire des lendemains supposément catastrophiques de la réforme en cours.

Pour le public, cette attitude des professionnels de la santé, ou du moins l'image que cette attitude provoque, est perçue comme étant tout à fait injuste. Depuis trop longtemps, il paie de ses impôts une partie importante pour couvrir les soins de santé. On a même ajouté un jour une taxe santé pour pouvoir prétendument augmenter les services aux citoyens, sans que personne ne fut jamais à même de constater le reflet de l'ombre d'un iota d'amélioration.

Nous avons de plus en plus cette fort désagréable impression de n'être que les dindons d'une farce monstrueuse où seuls les plus riches ont le droit de pleurer sur leur sort. Il est plus que temps que l'usager ait son mot à dire et qu'il dispose d'une tribune solide pour le faire. Sans quoi, nous encourons fortement le risque que des politiciens à venir annulent ce qui aura été fait et se mettent à geler des salaires et reconstruire un système de santé à nouveau axé sur le fonctionnariat plutôt que vers l'entreprenariat.

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