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Il était une fois: petite histoire des grandes pharmas au Québec

29/04/2016 10:13 EDT | Actualisé 30/04/2017 05:12 EDT

Je me souviendrai toujours de ces visites au parc Belmont. Nous montions, ma mère et moi, dans le tramway 17 qui nous amenait du cœur de Ville Saint-Laurent aux portes de ce grand parc d'attraction à Cartierville. Chemin faisant, nous passions à l'arrière d'un vaste bâtiment très moderne à l'époque et, année après année, ma mère me répétait fièrement : «Ici, c'est une grosse compagnie pharmaceutique qui fabrique l'huile de foie de morue et d'autres vitamines que je te donne. Elle s'appelle Ayerst-McKenna.» En réalité, c'était toute la ville qui était très fière de la recherche, de la fabrication et de la distribution des médicaments de cette grande pharmaceutique. Nous étions alors au milieu des années 1950.

Les heures de gloire

Des années 1950 aux années 2000, l'industrie pharmaceutique s'est solidement ancrée, particulièrement dans la grande région de Montréal. Et ses succès furent reconnus à l'échelle internationale. Deux exemples de grandes découvertes qui s'y sont effectuées : les médicaments contre le sida qui ont réussi à contrôler une maladie mortelle dans les années 1980 en une maladie qu'on pourrait qualifier de chronique aujourd'hui. Souvenons-nous de cet acteur vedette américain du nom de Rock Hudson. Il est mort du sida le 2 octobre 1985, quelques mois à peine après l'annonce de sa maladie.

Un autre grand succès pharmaceutique à Montréal a été la découverte par les chercheurs de la compagnie Merck du Singulair, un médicament de pointe dans le contrôle de l'asthme.

Rappelons que ces découvertes se sont faites ici avec des chercheurs d'ici. En plus de ses nombreux succès en découvertes médicales, l'industrie pharmaceutique apportait aussi un véritable pactole en recherche et développement de centaines de millions de dollars annuellement. Ces sommes augmentaient régulièrement pour atteindre le plafond de 562 millions de dollars en 2007, sans compter les autres importantes retombées économiques structurantes pour le Québec générées par la forte présence de sièges sociaux et places d'affaires du secteur de la recherche pharmaceutique au Québec.

Des politiques énigmatiques

Les finances publiques ont dû resserrer les cordons de la bourse et, nonobstant le risque de perdre les grandes pharmaceutiques, elles ont dû orienter leur choix vers le prix le moins cher. Pour tenter d'équilibrer leur budget, les choix les plus faciles ont été d'opter pour les médicaments génériques. Les conséquences à court termes furent certes une baisse des coûts, mais entraînèrent aussi une chute des investissements en recherche et développement, avec des pertes d'emplois de pointe en recherche. Nos acquis et notre expertise reconnus mondialement encourraient donc de grands risques.

De plus, le secteur de la recherche pharmaceutique fut confronté à l'échelle mondiale à une importante tempête caractérisée par une diminution des revenus suite à la perte de plusieurs brevets et le resserrement du remboursement des médicaments par les pouvoirs publics, alliés à une hausse des coûts de la recherche et du temps de découverte. Le Québec n'a pas échappé à ce contexte.

Du théorique au pratique

Tout ceci peut sembler bien théorique. Après tout, qu'est-ce que tout cela change pour nous, qui allons acheter nos médicaments, comme d'habitude?

Voici un exemple qui illustre bien l'impact que peut engendrer une découverte : dans un article que j'écrivais et qui fut publié dans la revue L'Actualité médicale du 19 janvier 2011, je soulignais un exemple qui pourrait facilement se multiplier.

«Il convient de souligner particulièrement les travaux du Dr Harold Jennings, un chercheur canadien au CNRC, récipiendaire du prestigieux prix Galien en 2006, qui a mis au point le vaccin synthétique contre la méningite. Ce vaccin a permis de sauver ou d'améliorer la vie de centaines de bébés et de jeunes enfants partout dans le monde. De plus, le brevet de ce vaccin seul a permis au CNRC de récolter plus de vingt millions de dollars à ce jour.»

On parle ici d'un chercheur. Combien en comptons-nous au Québec? Combien participent à des recherches pharmaceutiques? Si on multiplie l'exemple du Dr Jennings par un chiffre conservateur de 10, on parle quand même de quelques centaines de millions de dollars.

Le nouveau modèle

L'industrie a dû s'adapter à de nouvelles formules qui permettaient une continuité dans la recherche et le développement, au moment où les découvertes potentielles vont être utiles à un moins grand nombre de patients. Avec des thérapies de plus en plus individualisées et pour soigner de plus en plus de maladies rares, des maladies dites orphelines (par exemple la sarcoïdose dont j'ai déjà parlé dans ces lignes), il devient illusoire de tenter de faire rouler des installations gigantesques de recherche et développement.

En termes plus clairs et mathématiques, lorsqu'une compagnie découvrait un médicament qui pouvait être utile à des millions de personnes, comme une statine par exemple pour contrôler le cholestérol sanguin, et pouvait vendre sous brevet ce médicament pendant assez longtemps, les profits engendrés permettaient de financer des recherches sur d'autres médicaments.

Mais lorsque la même compagnie découvre un médicament qui toucherait tout au plus quelques milliers de personnes, et qu'en plus son brevet est limité à quelques années, il ne lui reste plus assez de marge de manœuvre pour aller plus loin.

Les bonnes nouvelles

Quoiqu'en disent certains, les chiffres parlent d'eux-mêmes : l'industrie pharmaceutique a investi au cours de la dernière décennie environ 450 millions de dollars par année en recherche et développement au Québec (source : Conseil d'examen des prix des médicaments brevetés). Et le Québec peut encore compter sur la présence de plusieurs sièges sociaux canadiens.

Mais les modèles ont changé. L'industrie se dirige vers de nouveaux modèles d'investissement, comme le financement ciblé, la recherche virtuelle et les modèles d'innovation ouverte. Cela contraste avec les anciens modèles d'investissement, comme les acquisitions ciblées, la recherche et développement, et la fabrication «intra-muros».

Ainsi, l'industrie pharmaceutique au Québec se métamorphose, délaissant la recherche intra-muros au profit de plus de partenariats avec les milieux académiques, universitaires et de la recherche du Québec, dynamisant ainsi l'ensemble de l'écosystème québécois des sciences de la vie.

À titre d'exemples, voyons ces quelques témoignages :

«L'écosystème québécois nous permet vraiment de briser maintenant les silos entre les universités, les biotechs, les sociétés pharmaceutiques, les investisseurs même. Donc c'est vraiment un modèle où on travaille maintenant de façon beaucoup plus étroite en collaboration avec l'industrie pharmaceutique.» - Diane Gosselin, présidente-directrice générale du Consortium québécois pour la découverte du médicament (CQDM).

«On a vu un changement dans l'industrie. Les modèles d'affaires ont évolué dans les dernières années. Les grandes pharmaceutiques travaillent plus en collaboration avec des PME et des chercheurs qu'avant et il y en a beaucoup ici.» - Frank Béraud, président-directeur général de Montréal InVivo.

Cela constitue une opportunité et une bonne nouvelle. Au lieu de cultiver une nostalgie de l'ancien modèle, on doit au contraire bien entreprendre le virage actuel.

Pour pouvoir continuer sa croissance et profiter aux finances du Québec, tout en conservant l'hégémonie québécoise en matière de recherche médicale, une étroite collaboration et un dialogue constant entre toutes les parties en cause doivent être maintenus directement avec le gouvernement du Québec afin que des politiques claires et durables puissent être décidées.

La recherche est un travail de très longue haleine, travail qui ne peut être entrepris efficacement que si, et seulement si, on est certain que les politiques ne changeront pas au gré du temps.

Nous avons au Québec toute l'expertise et le savoir-faire, les structures et infrastructures nécessaires, ainsi qu'une tradition reconnue internationalement en matière de recherche. Le secteur de la recherche pharmaceutique constitue un maillon fort de l'écosystème québécois des sciences de la vie, dont l'ensemble des acteurs contribue à créer plus de 56 000 emplois directs et indirects au Québec en 2014.

Le Québec au centre de l'innovation

Afin de placer le Québec au centre de l'innovation et lui donner un caractère distinctif et favoriser la transformation de la recherche pharmaceutique en innovation, le Québec doit faire de ce secteur et de celui des sciences de la vie une priorité. Le dernier budget du Québec comporte de bonnes mesures qui vont en ce sens et constitue un bon pas dans la bonne direction. Et l'annonce par le gouvernement d'un plan d'action complet à l'automne dans ce secteur représente une extraordinaire opportunité pour améliorer la compétitivité du Québec et attirer encore plus d'investissements, et mettre la table à de futures découvertes québécoises. Espérons que le Québec ne passera pas à coté de cette opportunité.

Aussi, le Québec doit éviter toute mesure qui limite les options thérapeutiques aux patients, comme la substitution thérapeutique, qui ont des impacts négatifs sur les patients et ralentissent l'application et la commercialisation de nouveaux médicaments novateurs. On doit éviter de souffler le chaud et le froid. Le Québec mérite une véritable stratégie concertée entre tous les acteurs des sciences de la vie et le ministère de la Santé, cohérente et ambitieuse.

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