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Afrique : une démocratie à deux vitesses ou une démocratie tropicalisée?

12/05/2014 12:21 EDT | Actualisé 11/07/2014 05:12 EDT

La démocratie est un régime politique par lequel le peuple souverain choisit son propre système politique, économique, social et culturel, en s'exprimant librement et en ayant voix au chapitre.

Le peuple a la possibilité de choisir librement ses dirigeants, de les contrôler et de les démettre lorsque ceux-ci ne sont plus en harmonie avec lui. La démocratie est un État de droit égalitaire où l'on accepte la liberté d'expression, la diversité d'opinions et la pluralité d'options ou de propositions, généralement incarnées dans des partis politiques qui ont la possibilité de s'opposer ou de critiquer les actions du gouvernement.

En termes simples, nous pouvons définir la démocratie par opposition à la dictature ou à la tyrannie. Les valeurs fondamentales qu'incarne la démocratie sont universelles et tous les peuples du monde en veulent.

En Afrique, quoi qu'on dise, la démocratie n'a jamais été la tasse de thé des dirigeants au pouvoir, alors que le peuple africain, dans son immense majorité, en meurt d'envie et le réclame de tous ses vœux.

Une fois au pouvoir, les dirigeants africains sont réfractaires au jeu démocratique, ne sont pas favorables à l'alternance pacifique par les urnes et surtout ne sont pas préparés psychologiquement à accepter sportivement la défaite.

«J'y suis, j'y reste»

Dans presque tous les pays africains où il y a eu élections, elles ont été entachées de beaucoup d'irrégularités, de fraudes, de bourrages des urnes au profit de dirigeants au pouvoir.

Il en est de même, par ailleurs, du côté des opposants qui, eux aussi, sont des mauvais perdants qui acceptent difficilement la défaite, même lorsqu'ils les élections ont été transparentes et fiables. Ils sont toujours en mode de «Ôte-toi de là que je m'y mette.» Mais, la réponse du berger à la bergère ne tarde pas et c'est sans ambages : «J'y suis et j'y reste.»

Cette célèbre phrase me rappelle la réponse du général français, Patrice de Mac Mahon qui, pendant la guerre de Crimée (1853-1856) qui opposa les Français alliés aux Britanniques, aux Russes pour sauver l'Empire ottoman, réussit avec ses troupes à s'emparer du bastion stratégique de la redoute de Malakoff et obligea ainsi les Russes à abandonner Sébastopol.

Malakoff avait résisté plus d'une année aux forces occidentales. Mais, inquiet de ne pouvoir tenir ce bastion stratégique que les Russes avaient miné avant leur départ, le général en chef de l'armée anglaise, Lord Raglan, dépêcha un envoyé spécial auprès de Mac-Mahon pour lui demander de décamper de la position de Malakoff parce que les Russes allaient faire sauter l'ouvrage. Mac-Mahon lui répondit : «J'y suis, j'y reste.»

Cette célèbre phrase attribuée à Mac Mahon fait des émules ces jours en Afrique subsaharienne où les dirigeants ne jurent que par : «J'y suis, j'y reste, quitte à modifier la Constitution.»

Révision constitutionnelle en Afrique

«On ne change pas les règles de jeu en pleine compétition.»

Actuellement, il y a un vent inexplicable qui souffle en Afrique, celui de la révision et du tripatouillage de la Constitution taillée sur mesure, de vouloir supprimer la limite de mandat présidentiel, de modifier le code électoral à la veille de scrutins pour permettre aux dirigeants en place de se maintenir au pouvoir.

En voici la preuve, s'il en fallait une : le Bénin, le Burkina Faso, le Burundi, la République démocratique du Congo, la République du Congo, le Rwanda et bien d'autres encore.

Les présidents actuels sont en train d'achever leur deuxième mandat, mais curieusement multiplient des stratagèmes pour modifier leur Constitution afin de briguer un troisième mandat et se maintenir au pouvoir.

Pour tenter de comprendre et expliquer cette situation soudaine, il faut remonter à l'accession à l'indépendance des États africains.

En effet, les indépendances africaines sont intervenues pendant la période de la guerre froide (1947-1989) qui opposa les deux blocs (occidental et communiste) - principalement les deux superpuissances de l'époque : les États-Unis et l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).

Les relations, que ces puissances entretenaient avec l'Afrique, étaient fondées essentiellement sur la sécurisation de leurs approvisionnements en matières premières sans une réelle considération pour les droits de la personne, la démocratie et l'État de droit dans ces jeunes États. La voie démocratique a été plombée dès le départ.

Les puissances colonisatrices de l'époque avaient encouragé et soutenu les régimes autoritaires à parti unique, appelé communément « parti-État ». Le pouvoir politique y était concentré dans les mains d'un individu - chef charismatique qui imposait une idéologie et une pensée unique - avec un parti unique qui, parfois, se superposait ou se substituait au gouvernement de la République.

Sous prétexte de garantir l'unité et la cohésion nationale, les dirigeants africains s'étaient contentés pendant longtemps de régime à parti unique pour s'éterniser au pouvoir ad vitam æternam, étouffer dans la terreur toute divergence d'opinions, toute liberté d'expression et pousser les esprits libres à l'exil.

Il a fallu attendre la chute du mur de Berlin et le vent de liberté qui a commencé à souffler à l'Est, pour entendre le changement de discours dans les dirigeants de la vieille démocratie. La conférence des chefs d'État d'Afrique et de France qui s'était tenue à La Baule en juin 1990 à l'initiative du président français, François Mitterrand, a été l'élément déclencheur qui a sonné le glas de régimes monopartites.

En effet, après l'invitation de leur hôte à accélérer le processus de démocratisation, on commença à observer timidement la disparition des partis d'État et l'apparition progressive du multipartisme en Afrique.

Certaines personnes vont jusqu'à penser que la démocratie n'est pas faite pour l'Afrique ou que celle-ci n'est pas assez mûre pour ce type de gouvernement. D'autres diront que la démocratie ne s'accommode pas avec la pauvreté et l'analphabétisme.

Mais, quoi qu'il en soit, l'humanité est à l'ère de la mondialisation croissante, de l'intégration des marchés, de l'interdépendance des économies et la libéralisation des échanges de biens et services, avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication qui rapprochent les hommes et les femmes du monde entier.

Il serait inconcevable, voire inacceptable, de permettre une démocratie à deux vitesses ni même de dénaturer les règles fondamentales de la démocratie sous un quelconque prétexte.

Le temps des hommes forts et indispensables est révolu

Toutes les personnes qui se disent démocrates doivent se joindre aux Africains pour dénoncer le recul de la démocratie en Afrique, utiliser tous les moyens de pression démocratiques et non violents pour faire échec à ce nouveau modèle de démocratie tropicalisée qui consiste à modifier les règles de jeu démocratique en pleine compétition.

J'ai aimé les propos du secrétaire d'État américain, John Kerry, dans une interview en français qu'il a accordé à la radio de La Voix d'Amérique (VOA) avant de s'envoler pour son périple africain qu'il a entamé le mardi 29 avril au 05 mai 2014 et le conduit en Éthiopie, au Sud-Soudan, en République démocratique du Congo et en Angola.

S'exprimant au sujet de tentatives de certains chefs d'État africains qui veulent modifier la Constitution pour se représenter pour un troisième mandat, John Kerry a été clair, qu'il n'était pas judicieux de toucher à la Constitution pour servir de tremplin à un troisième mandat.

À l'issue de sa rencontre avec le président de la République démocratique du Congo à Kinshasa le dimanche 04 mai 2014, le secrétaire d'État américain a été plus explicite :

Je crois que le président Kabila a clairement en tête le fait que les États-Unis d'Amérique sont intimement convaincus que le processus constitutionnel doit être respecté.

Le temps des hommes forts et indispensables est révolu, c'est maintenant celui des institutions fortes que nous voulons pour asseoir la démocratie multipartite, qui favorise l'alternance au pouvoir en Afrique.

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