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Je suis enseignante au primaire et je suis inquiète

Sébastien, quand tu me dis que tu vas me donner les ressources nécessaires pour aider mes nouveaux cocos, j’ai peur.

28/10/2017 08:00 EDT
BraunS via Getty Images
C’est la faute de tes prédécesseurs. Ils m’avaient promis de l’aide, des ressources, de la formation, des techniciens pour m’aider en classe.

Cher Sébastien,

Cette semaine, tu as fait une grande annonce. Qui me réjouit autant qu'elle m'inquiète.

Tu nous as dit que tu souhaitais intégrer plus d'élèves en difficulté dans les classes régulières.

À la base, c'est une excellente nouvelle, effectivement. Égalité, socialisation, empathie, entraide... Ce sont toutes des valeurs que j'essaie d'apprendre à mes cocos en classe. Et avoir des élèves avec des difficultés d'apprentissage intégrés au groupe m'aide à promouvoir toutes ses belles valeurs. Tu as bien raison!

Bien, sur papier, c'est vrai que l'idée est bonne.

Le problème, c'est que si tu fais ça, je vais avoir besoin d'aide. De beaucoup d'aide!

Et c'est là que je me sens TRÈS inquiète.

En fait, je me sens comme une fille qui commence à sortir avec son 5e «chum». Il a beau me faire la plus belle déclaration d'amour, il y en a 4 qui sont passés avant lui. Qui m'ont promis la lune et qui m'ont brisé le coeur. Alors, tu vois, le nouveau, le 5e, j'ai de la difficulté à lui faire confiance. Je veux là! Parce que je le trouve bien gentil. Puis je l'aime bien! Mais maudit que c'est difficile de le croire...

C'est toi, Sébastien, mon 5e «chum»... Et moi, je suis pas mal échaudée, tu comprends?

Ce n'est pas ta faute à toi directement. C'est la faute de tes prédécesseurs. Ils m'avaient promis de l'aide, des ressources, de la formation, des techniciens pour m'aider en classe. Ils m'avaient promis la lune, quoi! Et moi, bien, j'étais en amour avec l'idée d'intégration, alors je les ai crus.

Les élèves ont été intégrés. Mais c'est la seule promesse que mes anciens «chums» ont tenue.

Sébastien, quand tu me dis que tu vas me donner les ressources nécessaires pour aider mes nouveaux cocos, j'ai peur.

Alors, Sébastien, quand tu me dis que tu vas me donner les ressources nécessaires pour aider mes nouveaux cocos, j'ai peur. J'ai vraiment peur que tu ne tiennes pas le reste de tes promesses.

Je suis allée voir ton curriculum vitae avant de t'écrire (c'est rendu normal aujourd'hui de «googler» son nouveau «chum», non?). Puis j'ai vécu ma première déception: tu n'as pas l'air d'avoir beaucoup d'expérience avec le monde de l'éducation, à part ton année et demie de ministre. Mais ça, tu vois, c'est correct. Ça ne me dérange pas, tant que tu es à l'écoute de ceux qui ont de l'expérience autour de toi. Alors, vu qu'on est en train d'apprendre à se connaître, je vais te parler un peu de MON expérience.

Je n'ai reçu AUCUNE formation sur la dyslexie, la dyspraxie, le syndrome de l'autisme ou l'asperger. Sur le trouble de l'opposition, la Tourette, le TDA ou le TDAH.

Dans ma classe, à chaque année depuis 10 ans au moins, j'ai de 5 à 6 élèves en difficulté d'apprentissage. Ça, ce sont les bonnes années. Et j'enseigne dans un milieu «favorisé». Parce que c'est quand même assez commun, d'en avoir plus, tu vois? Je n'ai reçu AUCUNE formation sur la dyslexie, la dyspraxie, le syndrome de l'autisme ou l'asperger. Sur le trouble de l'opposition, la Tourette, le TDA ou le TDAH. Et je ne te parle pas de toutes les autres difficultés qui sont passées par ma classe. Pas de formation lorsque j'étais à l'université (il y a 15 ans!) ni dans le cadre de ma vie professionnelle. Ce que j'ai appris, je l'ai appris «sur le tas» et au fil de mes lectures personnelles sur le sujet. En plus, je n'ai souvent personne pour m'aider dans ma classe. Pas de technicien comme promis. Ou oui, parfois. Deux ou trois heures par semaine. Les années où je suis «chanceuse».

Alors, tu vois, je fais mon possible.

Je sais que je suis une bonne prof. Je pense que mes élèves aiment bien être dans ma classe. Je suis généralement de bonne humeur, je fais des blagues, j'essaie d'avoir un climat d'apprentissage sain. Je valorise l'entraide et la responsabilisation. Je pense avoir de bonnes méthodes d'enseignement diversifiées. Et J'ADORE mon travail. Mes cocos, je les aime de tout mon coeur et je veux leur bien et leur succès.

Mais je suis essoufflée, Sébastien.

Je manque de temps pour les élèves réguliers. Je manque même de temps pour les élèves en difficulté!

Je cours dans ma classe à longueur de journée. Je me sens tranquillement devenir une autre prof. Je n'ai plus de temps pour les blagues, pour chanter. Je n'ai plus de temps à donner pour que chaque élève se sente spécial tous les jours. Je manque de temps pour les élèves réguliers. Je manque même de temps pour les élèves en difficulté!

J'ai besoin d'aide, Sébastien.

Et maintenant, tu m'annonces que j'aurai encore plus de cocos intégrés dans ma classe. Je vais les accueillir les bras grands ouverts. Je vais tomber en amour avec eux, comme je le fais toujours.

Mais, comme mes anciens «chums», tu me promets de l'aide. Tu me promets aussi la lune.

J'ai peur. En fait, je suis terrifiée. Pour moi, mais surtout pour la génération d'enfants qui sont à l'école présentement. Pour notre futur en tant que société.

Je vais te laisser une chance, Sébastien... En espérant ne pas être déçue une 5e fois...

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