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Ne pas défendre nos idéaux de liberté aujourd'hui serait un crime

20/02/2015 02:35 EST | Actualisé 22/04/2015 05:12 EDT

Quand je préparais mes notes dans une chambre d'hôtel, quelques heures avant la conférence sur la liberté d'expression à Copenhague, je pensais à ce que je devrais dire aux Danois à propos de cette liberté de parole. Devrais-je simplement partager mes expériences et les terribles conséquences de notre combat dans les pays « non démocratiques » comme l'Ukraine, la Russie, le Belarus et la Tunisie, ce qui serait facilement compréhensible pour eux ou devrais-je plutôt être honnête et questionner cette liberté en Europe? Les Danois sont-ils prêts à entendre et partager mon scepticisme ? M'attendant à un petit événement dans une ville paisible comme Copenhague, j'étais persuadée que le fait d'interroger le véritable degré de liberté d'expression en Europe ne serait pas bien accueilli par l'audience. Mais je me trompais sur toute la ligne. Il ne s'agissait pas d'un petit, mais d'un grand événement, et Copenhague ne serait plus aussi paisible après ça. Et au final, il est certain que l'audience aurait tout à fait compris pourquoi je pointais si souvent le fait qu'aujourd'hui, bénéficier d'une liberté d'expression totale n'est en fait qu'une illusion, même dans les pays prétendument démocratiques.

La toute première fois où j'ai entendu parler de « liberté d'expression », c'était au cours de la soi-disant « Révolution orange » qui a eu lieu en Ukraine en 2004, ce qui est relativement tardif étant donné que j'étais déjà adolescente à cette époque, mais cela n'avait simplement jamais été évoqué devant moi auparavant. C'était une période très importante pour l'Ukraine, les gens commençaient à croire en un régime démocratique et les idées telles que la « liberté de parole » et la « liberté d'expression » qui peuvent sembler très basiques en Europe de l'Ouest, étaient célébrées et défendues à tous les coins de rue. Mais cette euphorie n'aura pas duré longtemps et nos espoirs ont rapidement été déçus. Très vite, nos immenses attentes pour un changement draconien de la société ont été remplacées par un constant sentiment de déception qui s'est reflété à travers les élections de 2010 avec l'élection du dictateur Yanukovich. À ce moment-là, je travaillais en tant que journaliste, pensant naïvement profiter de ma liberté d'expression à travers ma profession. J'ai pourtant rapidement réalisé que ce n'était pas le cas : nous étions autorisés à parler de liberté d'expression, mais certainement pas à l'exercer. Critiquer le gouvernement, le pouvoir des oligarques ou les liens profonds entre l'Église et le pouvoir politique était tout simplement interdit. C'est pourquoi je suis rapidement devenue une activiste. Le journalisme m'empêchait d'exercer ma liberté de parole, et en tant qu'activiste FEMEN je me faisais arrêter, recevais chaque jour des menaces, me faisais régulièrement tabasser et même torturée en Biélorussie.

J'ai dû fuir mon propre pays pour avoir exercé ma liberté d'expression.

Pourtant, si tout cela vous semble compréhensible, c'est parce que dans vos esprits les pays dont je parle n'ont jamais été stables ou encore démocratiques, et qu'ils sont souvent associés à la violence politique et la corruption.

Innocemment, vous penserez probablement que la situation est différente là où vous vivez, et beaucoup d'entre vous s'opposeront à moi si je déclare que penser que nous pouvons pleinement profiter de la liberté d'expression en Europe n'est la plupart du temps qu'une illusion. Une illusion et rien de moins, c'est la triste vérité.

Quand nous parlons de liberté d'expression, il y aura toujours ce point de vue qui consiste à dire « oui, nous sommes tous pour la liberté d'expression, mais.. ». Pourquoi continuer à prononcer « mais » ?... C'est à ce moment que mes mots ont été couverts par le bruit d'une arme automatique kalachnikov. En entendant le bruit assassin des balles juste derrière la porte, je me suis cachée sous la scène dans la seconde qui suivait. Les gens du public se cachaient désespérément sous les tables et à d'autres endroits, certains demeuraient immobiles sur leur chaise, ne pouvant probablement pas admettre ce qui était en train de se passer. Quand la porte de sortie de secours a été ouverte, nous avons commencé à courir à l'extérieur alors que les coups de feu continuaient à retentir...

Plus tard, après l'évacuation, une jeune femme est venue me voir au commissariat de police et m'a dit « Merci pour tout. Je suis si fière d'être maintenant à vos côtés dans ce combat. Aujourd'hui je réalise combien ce combat est nécessaire, même ici. » Oui, ce combat est nécessaire. Et particulièrement en ce moment, nous devons partager nos idées avec force, sans hésitation et sans aucun « mais ». Aujourd'hui, avec les bruits de tirs de kalachnikov qui continuent à résonner autour de moi et les menaces de mort que je reçois constamment, je réalise qu'à partir de maintenant c'est eux ou nous. Je vis dans la crainte, mais ce que je crains le plus, c'est d'abandonner face à ceux qui sont portés par les dogmes et dont la seule réponse face à un avis divergent est de braquer une arme sur leur opposant. Nous devons gagner ce combat. Pourquoi ? Simplement parce que nous avons raison. Nous n'avons pas besoin d'armes pour prouver que nous avons raison, nos idées sont suffisamment puissantes. L'idée d'une liberté de parole totale respecte les intérêts de tout le monde, que vous soyez religieux ou non, de gauche ou de droite, etc., vous êtes les bienvenus pour exprimer vos idées, mais soyez préparés à ce que d'autres expriment aussi leurs opinions.

Ce dont nous avons besoin aujourd'hui ce n'est pas uniquement de condamner la violence des terroristes, mais aussi de prendre nos responsabilités et de reconnaître nos erreurs. Ne pas défendre nos idéaux de liberté aujourd'hui serait tout simplement un crime. Nous ne devons pas tomber dans l'autocensure et nous créer des limites pour ne pas « heurter la sensibilité de quelqu'un ». Si vous croyez que la liberté d'expression ne doit offenser personne, c'est que vous ne croyez pas en cette liberté d'expression. Par exemple, beaucoup de gens pour des raisons qui leur appartiennent se sentent offensés du fait que les homosexuels obtiennent les mêmes droits qu'eux. C'est précisément avec cette argumentation que la Fédération de Russie a adopté la loi homophobe qui interdit la « propagande gaie ». Donc, je pense que le fait de demander à ce que l'on « ne heurte pas la sensibilité de quelqu'un» réduit simplement la liberté des autres. Cependant oui, il existe des limites à la liberté d'expression et elles se situent là où quelqu'un peu être blessé physiquement, ou lorsque que l'on appelle à s'attaquer physiquement à quelqu'un. Ici le crime commence et la célébration de la liberté de parole se termine. Pour le reste, il ne devrait y avoir aucune raison de ne pas rire, parler ou crier à propos de ce droit le plus précieux, notre liberté d'expression. Rester silencieux, ne pas exprimer cette idée de liberté à laquelle vous tenez, c'est automatiquement mettre en danger ceux qui ont le courage de s'exprimer, même si cela est involontaire. C'est de cette manière que des gens comme les dessinateurs de Charlie Hebdo, Raif Badawi et beaucoup d'autres sont devenus des cibles. Ils sont devenus beaucoup trop visibles au milieu de ceux qui préfèrent ne pas publier certains dessins, ne pas s'exprimer, ne pas écrire, ne pas manifester...

C'est aussi pour cette raison que les gouvernements ne devraient pas essayer de stopper ou d'interdire pour des raisons de sécurité des événements sur la liberté d'expression ou le blasphème, des dessins, des manifestations, des livres, etc., parce que sinon nous faisons le jeu des terroristes, nous abandonnons. Nous ferions mieux d'obtenir plus de sécurité et de visibilité pour ces événements.

Même si vous n'êtes personnellement pas d'accord avec moi ou restez sceptiques, soyez-en sûr, le fait d'avoir plusieurs fois fait l'expérience d'être à deux doigts de se faire tuer pour ce que vous pensez et ce que vous faites, permet de réaliser à quel point la peur n'a jamais été une solution, et qu'elle n'a jamais sauvé la vie de quelqu'un.

J'appelle tous les défenseurs de la liberté à s'engager dans la bataille idéologique pour laquelle il est temps d'opposer le pluralisme au dogme, les dessins, les livres, les manifestations pacifiques aux kalachnikovs, la laïcité à la domination religieuse.

Faisons raisonner nos voix au-dessus du bruit de leurs balles !

Gagnons cette bataille, tout simplement.

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