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L'ascenseur social en panne?

12/10/2014 08:09 EDT | Actualisé 12/12/2014 05:12 EST

Nous avons l'impression que nous vivons dans un monde où l'amélioration de notre sort est en grande partie accessible à tous, notamment par la scolarisation. Peut-être, d'ailleurs, particulièrement au Québec: avec la Révolution tranquille, une partie de la classe ouvrière semble avoir gravi l'échelle sociale à une vitesse rarement observée.

Prenons mon histoire familiale: mes grands-parents paternels ne possédaient qu'une scolarité élémentaire et étaient pratiquement analphabètes; mon grand-père était ouvrier de la voirie et ma grand-mère, mère à plein temps. Pourtant, mon père, né dans l'immédiat après-guerre, a poursuivi ses études scientifiques jusqu'à la maîtrise - grâce au sacrifice, il faut le dire, de sa sœur unique, son aînée, de surcroît. En un saut de génération, à l'instar de nombreux Québécois, je ne partage que peu de caractéristiques sociales et culturelles avec mes grands-parents. Mon histoire n'est pas qu'anecdotique : c'est celle d'un grand nombre de familles Québécoises et nous donne l'impression que notre société connaît un niveau élevé de mobilité sociale et que grâce à l'éducation, notamment, nous pouvons nous enrichir (dans tous les sens du mot).

Cette question de la mobilité sociale fait l'objet de deux livres récents, affirmant tous les deux que nos sociétés sont caractérisées par une faible mobilité sociale. Autrement dit, les enfants de médecin feront des médecins; ceux d'ouvriers, des ouvriers.

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Le premier de ces deux ouvrages, Pourquoi ne pas devenir riche? le sociologue Mauriche Angers s'intéresse à notre désir d'enrichissement. Son postulat de départ, plutôt étrange, est que nous désirons tous nous enrichir. Il commence par décrire ce que sont les riches, comment ils vivent - pour expliquer, c'est le cœur de l'ouvrage, que les sociétés occidentales sont caractérisées par peu de mobilité sociale.

À cette fin, l'auteur passe en revue de nombreuses études (France, États-Unis, Canada). Il y a parfois, comme ce fut le cas au cours des «Trente glorieuses», dans l'après-guerre, des épisodes d'ascension sociale pour les classes plus modestes. Mais hormis ces «soubresauts de la structure économique et sociale» (p.104), les études démontrent qu'il y a peu d'espoir à s'enrichir, malgré tous les efforts communs qu'on puisse faire (par l'accès à l'éducation, notamment).

De son côté, le professeur d'économie à l'Université de Californie à Davis Gregory Clark en arrive à la même conclusion dans The Son also Rises (Le fils aussi s'élève aussi [dans l'échelle sociale]), mais en recourant à une méthodologie tout à fait novatrice. Ce qu'il appelle les «mesures traditionnelles» de la mobilité sociale, recensées par Angers, ont trop de limites et la surestiment parce qu'elles mesurent essentiellement le niveau de revenu ou d'éducation entre deux (ou trois) générations.

Il propose une analyse statistique sur plusieurs générations (dans plusieurs cas, sur plusieurs siècles) - de la Suède, des États-Unis ou de l'Angleterre médiévale, entre autres - à l'aide de bases de données de noms de famille.

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Il montre ainsi que dans de nombreux cas de figures historiques et sociales, il y a une constante frappante: notre situation dans la hiérarchie sociale est explicable, peu importe le moment dans l'histoire ou la société, à 75% par celle de nos aïeux, par le «capital social» dont nous héritons d'eux le 25% restant, essentiellement par des particularités individuelles ou par le «hasard» (au sens statistique du terme). L'héritage financier ou l'éducation ne change à peu près rien à cette prédiction.

Un exemple frappant parmi plusieurs autres: entre le milieu du 19e siècle et le début du 21e, le taux de taxation de l'héritage en Grande-Bretagne est passé de 4% à 69%; pourtant, cela n'a à peu près rien changé au niveau de richesse des héritiers de familles riches (p.96). Sa démonstration est convaincante en ce que ses analyses étudient des sociétés et des époques extrêmement diversifiées.

Nos deux auteurs notent que la question de la mobilité est centrale à une vie démocratique saine : si nos sociétés reproduisent les classes sociales, peu importe ce qu'on fait, ce seront toujours les mêmes élites qui dirigeront. Ni l'accès à l'éducation ni la redistribution des revenus ni changeront grand-chose. Gregory Clark montre que même dans les pays où il y a eu des changements sociaux radicaux, la mobilité sociale a peu changé (Mao en Chine, Allende au Chili, par ex.), ce sont les mêmes élites qui sont au pouvoir. Par exemple, les héritiers de la dynastie Qing en Chine toujours au sommet du pouvoir aujourd'hui, malgré les efforts meurtriers du régime maoïste pour les évincer.

Face à ce constat, peut-on espérer changer un jour le cours des choses ou faut-il s'en remettre au 25% de hasard? Gregory Clark considère que l'héritage du «capital social» est en grande partie génétique - démonstration peu convaincante qui a été durement attaquée. En fait : peu importe. L'idée importante est que les révolutions ou les interventions sociales classiques semblent ne pas fonctionner. Il faut donc trouver autre chose pour atteindre une plus grande égalité. Il suggère une meilleure mixité sociale - à nous d'imaginer le chemin pour l'atteindre.

***

L'ouvrage d'Angers est destiné à un très large public - le lecteur ayant une bonne culture générale en science sociale n'y apprendra pas grand-chose; il s'agit, au final, d'une vulgarisation et d'une mise à jour de La Distinction de Bourdieu et d'une réflexion psychologisante, voire moralisatrice, sur le désir d'enrichissement. Son approche très pédagogique, parfois trop didactique, pourrait lasser. En revanche, il pourrait être d'intérêt pour une introduction très générale à la question.

Celui de Clark est un peu technique - il s'agit d'une synthèse d'études universitaires. Les graphiques ou explications statistiques ne devraient toutefois pas rebuter. Le propos est clair tout comme le sont les explications. Qu'on soit d'accord ou non avec ses hypothèses explicatives (sur l'héritage génétique, notamment), sa démonstration est convaincante et peut nourrir une réflexion renouvelée sur le modèle social que nous désirons choisir pour amoindrir les inégalités et augmenter les chances de tous et toutes.

Pourquoi ne pas devenir riche? Les dessous de la mobilité sociale, de Maurice Angers (Fides, 2014, 180 p.).

The Son also Rises : Surnames and the History of Social Mobility, de Gregory Clark (Princeton University Press, 2014, 364 p.).

NB: j'ai parlé de ces livres dans une chronique à l'émission «Plus on est de fous, plus on lit» à la radio de Radio-Canada le 4 septembre dernier; on peut écouter le segment ici.

Dans cette chronique, Ianik Marcil propose la recension critique d'essais de sciences humaines et sociales ou de philosophie pour mieux nous aider à décoder notre monde et ses défis - et réfléchir aux solutions qui s'offrent à nous.

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