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Qui va sauver les petites filles musulmanes?

Il est tout à fait inacceptable d’exposer des petites filles innocentes à travers les médias sous prétexte de briser le silence.

05/10/2017 09:00 EDT
Caiaimage/Sam Edwards
Les faux débats ne font que renforcer les amalgames et amputer toute possibilité d’épanouissement de notre société.

Il paraît que la réalité de l'intégrisme nous rattrape dans les classes et les cours d'école. On ne sait plus comment expliquer à ses propres enfants la visibilité grandissante du voile dans les milieux éducatifs. Il y aurait un malaise, de l'incompréhension et bien entendu une question urgente à régler.

Quoi de plus alarmant que l'intégrisme religieux qui frappe nos écoles mettant en danger notre chère laïcité dont l'école devrait être le berceau ? Cela mérite réflexion. Comment peut-on se permettre d'instrumentaliser des causes a priori louables pour faire passer un discours encore plus intégriste ? Comment ose-t-on remettre en question des droits fondamentaux reconnus par les chartes provinciales, fédérales et internationales sous prétexte que notre compréhension du droit est la meilleure, la plus civilisée ?

Il serait en effet très inquiétant que l'intégrisme puisse atteindre nos enfants au sein même de l'école, cette école qui est censée les protéger de toute forme de dérives.

Il serait en effet très inquiétant que l'intégrisme puisse atteindre nos enfants au sein même de l'école, cette école qui est censée les protéger de toute forme de dérives. Cependant, quand on attend de l'école de combattre ce que nous interprétons comme de l'intégrisme par un autre intégrisme, il y a lieu de se demander si l'on n'aurait pas oublié le rôle premier de l'école, l'éducation ! Mais, de quelle éducation parle-t-on ? D'abord, l'éducation à la liberté nous dira-t-on. Si je comprends bien, il s'agirait de la liberté d'adopter la pensée majoritaire, la liberté de rentrer dans le moule ou encore la liberté qui ne choque pas, ne dérange pas et de préférence qui ne met personne mal à l'aise.

On attend donc de l'état de contraindre l'école à former des individus libres de se conformer à un seul choix possible, celui de ressembler à tout le monde et à penser comme tout le monde. N'est-ce pas là ce qu'on reprochait à l'enseignement religieux ? Si l'on veut briser le silence, que l'on brise alors celui de la déviation de l'école de sa vocation première, celle de former l'enfant à être un humain avant tout et de lui donner les outils pour penser. Si le gouvernement a le devoir de protéger la liberté de nos enfants, il devrait les protéger contre toutes les pressions, notamment celles d'orienter et d'influencer leur pensée déjà bien ancrée dans une vision individualiste et industrialisée.

Toute tentative de compréhension ou d'intervention qui ne s'inscrit pas dans une démarche éducative et humaine devient une manœuvre d'intimidation et de stigmatisation.

Notre rapport à ce qui déstabilise nos propres valeurs reflète notre rapport à notre humanité. Aussi, notre rapport aux choix vestimentaires des petites filles devrait tenir compte de leur humanité avant toute autre considération. Toute tentative de compréhension ou d'intervention qui ne s'inscrit pas dans une démarche éducative et humaine devient une manœuvre d'intimidation et de stigmatisation.

L'enfant est par nature curieux et ouvert à la différence. Notre réaction comme adultes à ses questionnements et l'interprétation que nous donnons à ce qui attire son attention et suscite son intérêt teinte l'opinion qu'il s'en fait et l'image qu'il en retient. Alors, quand un élève se questionne sur le choix vestimentaire d'un autre enfant ou d'un adulte, notre rôle comme parents et comme éducateurs est de l'aider à réfléchir sur la question et à faire des recherches pour mieux comprendre et construire sa propre opinion, mais encore faut-il que nous ayons nous-mêmes entrepris cette démarche. Mais, ne serait-il pas plus pertinent de le faire réfléchir sur ses propres choix ? Il est très facile d'exprimer son malaise, son refus ou son dégoût face à une question qui intrigue notre enfant. Il est beaucoup moins facile de résister à la tentation de transmettre notre propre opinion pour clore le débat.

Quel mal y a-t-il à ne pas avoir de réponses aux questions de ses enfants ? Ce n'est pas facile d'être parent. C'est un apprentissage continu et des défis qu'il faut relever tous les jours. Nous sommes systématiquement devant le défi de transmettre à nos enfants ce que nous jugeons être le meilleur pour eux. En quoi serait-ce de l'endoctrinement ?

Est-ce cohérent de remettre en question le choix d'une jeune fille parce qu'elle préfère se couvrir au lieu de se découvrir?

Est-ce cohérent de douter qu'une petite fille puisse choisir librement de se couvrir la tête et de justifier ce doute par le questionnement d'une autre petite fille de son âge ? Est-ce cohérent de remettre en question le choix d'une jeune fille parce qu'elle préfère se couvrir au lieu de se découvrir?

À moins d'avoir son propre styliste ou d'avoir le temps et les compétences pour confectionner ses propres vêtements, personne ne peut prétendre avoir le libre choix de se vêtir comme il l'aurait souhaité vraiment. De plus, avons-nous vraiment le choix d'habiller nos enfants en enfants ? Les filles et les garçons sont-ils vraiment égaux face aux choix vestimentaires, et ce dès leur naissance ? Quel est le message que reçoivent les filles dès leur jeune âge sur leur rapport à leur corps ? Avec quels yeux les filles se regardent-elles dans le miroir ? Et on ose évoquer « la promotion d'une sexualité saine, responsable et égalitaire » ? Elle est où la liberté de faire une telle promotion ?

Il est vrai que les garçons ne sont soumis à aucune contrainte, alors que les filles sont conditionnées à conformer leur corps aux attentes de la société. On n'a pas besoin de la religion pour cela, des moyens beaucoup plus puissants que des principes religieux sont mobilisés pour que ce conditionnement soit accepté, intériorisé et valorisé.

On fait fausse route quand on explique le hidjab ou le foulard des musulmanes par la volonté de cacher leurs corps et de ne pas séduire les hommes. L'art de la séduction est beaucoup plus subtil et raffiné. Il n'est pas interdit en islam, mais encadré comme tout ce qui sublime notre humanité. On fait également fausse route quand on cherche à faire accepter le voile des musulmanes par le fait qu'elles soient peu nombreuses à le porter, ou encore à tolérer l'islam parce que peu de musulmans vont à la mosquée ou qu'ils constituent à peine 3% de la population. Le droit et la justice ne se marchandent pas.

Depuis quand les écoles des pays à majorité musulmane sont-elles des modèles à suivre ? N'est-ce pas là les écoles qui ont formé beaucoup des parents que l'on met aujourd'hui sur le banc des accusés ? L'école française serait-elle un modèle alors qu'elle cristallise l'exclusion et les inégalités sociales ? Le Québec n'est ni la France, ni la Tunisie et encore moins l'Algérie. Alors, on n'a pas de leçons à recevoir de soi-disant experts de l'islam ou de la laïcité.

Il est tout à fait inacceptable d'exposer des petites filles innocentes à travers les médias sous prétexte de briser le silence. A-t-on au moins pensé à toutes les formes d'intimidation et de harcèlement qu'elles pourraient subir, elles et leurs familles ? Elles sont facilement identifiables et leurs vies pourraient se transformer en cauchemar si ce n'est déjà fait.

Nous avons le droit de nous inquiéter et de dénoncer les abus et les injustices, mais en aucun cas nous n'avons le droit d'instrumentaliser des incompréhensions et de sacrifier la quiétude et l'innocence de petites personnes au profit de nos causes d'adultes.

Les faux débats ne font que renforcer les amalgames et amputer toute possibilité d'épanouissement de notre société. Seule une école qui respecte l'humain en chaque enfant et lui rend accessibles les outils pour penser par lui-même est garante d'une société meilleure.

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