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Lettre plus que tardive d’un PDG à son conseil d’administration

«Vous me versez maintenant un salaire si élevé que je ne suis plus en mesure de gérer l’entreprise comme je le devrais. Je vous demande donc de couper mon salaire de moitié et d’éliminer mes primes.»

28/07/2017 16:57 EDT | Actualisé 28/07/2017 16:57 EDT
Peshkova via Getty Images
Mon salaire ne doit pas être un trophée externe à exhiber, mais plutôt une indication interne de la culture que nous tentons d’établir.

Chers membres du conseil d'administration,

La présente concerne une proposition qui peut sembler radicale, mais qui est en fait conservatrice puisque, à titre de président directeur général, ma principale préoccupation est de faire en sorte que cette entreprise demeure une entreprise saine. Vous me versez maintenant un salaire si élevé que je ne suis plus en mesure de gérer l'entreprise comme je le devrais. Je vous demande donc de couper mon salaire de moitié et d'éliminer mes primes.

Nous avons beaucoup parlé de travail d'équipe au sein de notre entreprise, que tous les employés sont sur un pied d'égalité. Ainsi, pourquoi suis-je traité différemment du simple fait de ma rémunération? Le pire, ce sont les primes. Comme tout le monde au sein de l'entreprise, je suis rémunéré pour mon travail. Pourquoi devrais-je être payé davantage pour faire du bon travail? Si je crois en cette entreprise, j'en achète les actions. Autrement, je démissionnerais. La présomption erronée qui sous-tend ces primes est que, à titre de PDG, je fais tout.

Je reçois maintenant des messages haineux de la part de nos employés au sujet de mon salaire.

Je reçois maintenant des messages haineux de la part de nos employés au sujet de mon salaire. La chose est pour le moins troublante, mais ce qui est encore plus déconcertant, c'est que je n'ai rien à répondre, outre le fait que je dois être des centaines de fois plus important qu'eux. Est-ce là ce qu'on appelle le leadership? Est-ce là une façon de diriger une entreprise?

Lors des réunions du conseil d'administration, nous avons régulièrement discuté de la santé à long terme de l'entreprise. Pourquoi suis-je donc récompensé pour les gains à court terme sur la valeur boursière? Vous savez tous parfaitement bien que je peux employer de nombreuses ruses pour faire grimper cette valeur, et ainsi toucher mes primes, tout en détruisant la valeur réelle – et en jouant du coup un vilain tour à notre économie.

Depuis la création de cette absurdité qu'est la valeur pour l'actionnaire, c'est la catastrophe pour nos valeurs. Les employés de première ligne me disent que cela complique le service à la clientèle : ils sont forcés de considérer la valeur du dollar plutôt que celle des gens. Par conséquent, plusieurs d'entre eux n'en ont plus rien à cirer. L'un d'eux m'a récemment confié : « Avec tous ces comptes, nous ne comptons plus. Alors, pourquoi devrions-nous nous en soucier? »

Je me suis toujours targué d'être un preneur de risques; voilà pourquoi vous m'avez confié ce poste. Pourquoi donc est-ce que je m'en mets plein les poches lorsque le cours des actions grimpe, mais que je n'ai rien à débourser lorsqu'il chute? Quel preneur de risques je fais! Vous savez, j'en ai assez de jouer à l'autruche.

Je connais l'excuse servie depuis le début : je suis rémunéré au même niveau que les PDG des autres entreprises. Cela fait de moi un suiveur, pas un leader. Assez de cette complicité dans un comportement que nous savons honteux. Mon salaire ne doit pas être un trophée externe à exhiber, mais plutôt une indication interne de la culture que nous tentons d'établir.

De grâce, aidez-moi à me concentrer sur la façon de gérer cette entreprise comme elle le devrait.

Sincères salutations,

Votre PDG © Henry Mintzberg 2017. Une première version de ce commentaire a été publiée dans le Financial Times, sous le titre « There's no compensation for hypocrisy » (le 29 octobre 1999 LIEN). Il a été publié pour la première fois sur ce blogue le 24 octobre 2014. Je le publie ici, avec quelques modifications, dans l'espoir qu'un PDG finisse enfin par entendre mon propos.

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