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Quoi faire des Canadiens qui partent combattre en Syrie et en Irak?

16/09/2014 11:11 EDT | Actualisé 16/11/2014 05:12 EST

Depuis la montée en puissance de l'État Islamique (ÉI) en Irak, davantage d'attention est portée sur le phénomène des combattants occidentaux qui luttent dans la région, au nom d'une «idéologie» qui semble encore nous échapper. Leurs retours inquiètent, d'autant plus qu'ils ne font qu'augmenter.

Tous se demandent quoi faire de nos citoyens qui partent, comment les suivre et surtout, quelles sont les mesures à prendre lorsqu'ils reviennent au Canada.

Avant le départ

L'idée d'empêcher le départ de ces «voyageurs extrémistes» - expression utilisée par le gouvernement canadien-, est empreinte d'un élan de bonne volonté. Toutefois, il est malheureusement très difficile de le faire.

D'abord, parce qu'il n'existe pas de signe précurseur universel. Malgré une croyance populaire, la «radicalisation» de ces voyageurs ne s'opère ni dans un cadre précis, ni selon des étapes déterminées et reste unique à chaque individu. Souvent, le changement de croyance ne se reflète pas dans le comportement de la personne. De plus, l'étendue des motivations et des milieux sociaux empêche tout profilage. Des musulmans convertis à ceux de deuxième ou troisième générations, des hommes et des femmes, des chômeurs ou des universitaires, les parcours et les causes sont uniques pour chacun d'entre eux. La pratique ou les discours religieux ne peuvent donc pas être utilisés pour prévoir un envol. Bien des musulmans très conservateurs n'envisageront jamais de partir joindre l'insurrection syrienne même s'ils soutiennent profondément la cause défendue. En somme, les témoignages des familles concernées le démontrent, presque aucun signe n'est visible avant le départ de leurs êtres chers. Souvent même, elles affirment qu'ils ont quitté le nid familial «du jour au lendemain».

À la lumière de ces observations, nous devons dès lors se résigner au fait que bien peu est possible pour prévenir les partances. Quelques mesures peuvent cependant s'avérer utiles. Dans un premier temps, les autorités doivent maintenir de très bons liens avec les communautés à risque et les institutions qui leur sont proches (écoles, hôpitaux, etc.). Même si les signes sont souvent invisibles, elles demeurent les plus outillées pour repérer ces intentions et sont donc la première ligne dans sa prévention. Dans un deuxième temps, l'implantation d'un numéro vert comme l'a fait la France peut également jouer un rôle central. Même si les autorités ne pourront empêcher tous les départs, les familles auront au moins les moyens de rapporter ces derniers et enfin bénéficier d'un certain support de l'État. Ceux qui seront empêchés de partir, en s'appuyant sur des preuves solides, pourraient se voir retirer leurs passeports et être défendus de sortie, le temps d'entreprendre un programme de «démobilisation».

À la lumière de ce constat, nous devons tout de même pousser les familles à rapporter les départs le plus rapidement possible. Qui sait, les partants pourront possiblement être interceptés avant de quitter le territoire.

Durant le voyage

Comme nous le verrons plus loin, les informations accumulées sur les individus en Syrie et en Irak seront essentielles pour évaluer le niveau de risque qu'ils peuvent poser pour le Canada. Elles serviront surtout à les juger à leurs retours, dans l'éventualité où un crime grave aurait été commis durant leurs périples outremer. La partie alors cruciale est celle de monitorer tous les «voyageurs extrémistes». Les réseaux sociaux sont donc la pierre angulaire de cette étape déterminante. Voilà pourquoi la fermeture des pages et comptes des groupes jihadistes sur les plateformes comme Facebook, Twitter ou Instagram s'avèrerait être une grave erreur. Elles sont actuellement une mine d'or pour les services de sécurité qui tentent tant bien que mal de suivre leurs citoyens.

Au retour

La réintégration est la partie la plus inquiétante pour tous. Elle est aussi la plus importante et l'étape où les erreurs peuvent être fatales.

L'attitude du maire de Londres qui demande à ce que les individus qui reviennent de Syrie ou d'Irak soient qualifiés de coupables jusqu'à la preuve du contraire est indignante. Là, réside visiblement un manque de connaissance sur ce phénomène très complexe.

Il faut d'abord savoir que chacun de ces voyageurs possédait à son départ ses propres motivations. Il est faux d'affirmer qu'ils combattent pour une idéologie. Il existe bien sûr une cause commune, mais chacun possède ses idées qui lui sont uniques. Nous ne pouvons donc pas déposer des conclusions générales sur leurs intentions. De plus, beaucoup d'entre eux étaient motivés par l'injustice subie par le peuple syrien, et non par le jihad dans sa définition la plus religieuse. Évidemment, il y a au sein de ces contingents des êtres qui ont joint l'insurrection par envie de violence et par appétit pour la mort, mais ils représentent une maigre minorité. La volonté d'appartenir à un groupe, à une cause qui les dépasse, le désir de révolution et le souhait d'apporter une aide humanitaire aux victimes, ne sont que quelques-unes d'une multitude de motivations qui les habitent.

Suivant ce constat, nous nous devons donc d'appliquer une approche individuelle et personnelle («cas par cas») pour leur prise en charge. Cette approche est d'autant plus possible qu'au Canada, le nombre de «voyageurs extrémistes» est très peu élevé comparé aux pays européens. Le fardeau est alors beaucoup moins lourd et les ressources plus abondantes.

Aussitôt rentrés au pays, ils ne doivent pas être arrêtés ou reçus comme de vulgaires criminels. Ils doivent, comme le fait maintenant le Danemark, être invités dans un endroit adéquat où des agents nationaux compétents en la matière pourront discuter avec eux. Tout en leur exposant les étapes subséquentes dans le long processus vers la stabilité émotionnelle et physique, ils tenteront de comprendre leurs intentions futures. Voilà pourquoi ces agents doivent être particulièrement ferrés dans la substance traitée. Cette épreuve toute aussi vitale qu'elle est sera extrêmement difficile puisqu'il s'agit de cerner des objectifs individuels implicites.

Il peut paraitre farfelu de procéder ainsi, pourtant ces étapes sont essentielles. S'ils sont marginalisés, désignés comme des criminels ou menacés, ils auront une chance beaucoup plus élevée de se radicaliser et de se tourner vers la violence au Canada. La grande majorité d'entre eux n'a pas l'intention de commettre quelconque brutalité de retour dans leurs pays, et c'est à partir de ce constat que nous devons travailler.

Si toutefois les autorités possèdent des preuves incriminantes contre eux, ils pourront être accusés sous les nouvelles modifications du Code criminel canadien de 2013. Ces nouveaux instruments juridiques sont d'ailleurs indispensables pour des cas comme ceux-ci. Les policiers se doivent d'avoir ce genre d'outils pour travailler.

La croyance générale que ces voyageurs sont des combattants aguerris assoiffés de sang s'avère de plus en plus démentie avec le nombre toujours grandissant de récits. Une partie non négligeable n'aura jamais tiré une seule balle sur un homme, ni même mis le pied sur la ligne de front. Manquant d'expérience et d'endurance, les combattants occidentaux sont relayés aux lignes arrières et à des tâches connexes. Ce «jihad cinq étoiles», vendu comme tel par les recruteurs, s'avère être plutôt un endroit inconfortable où des jeunes se retrouvent facilement hors de leurs zones de confort ou loin de leurs anticipations initiales. Les images diffusées doivent être interprétées avec la plus grande prudence. Les photos prises avec armes à la main sont certainement très populaires, mais nos soldats en mission le font également, ce qui n'empêche pas que peu d'entre eux ont connu le baptême du feu.

Il faut également souligner que même si à leur retour les combattants de l'État Islamique risquent d'être nettement plus dangereux, les individus qui reviennent actuellement ont fait partie d'un éventail hétérogène de groupes dont nombreux n'adhèrent pas à l'idée du jihad global. Les membres de l'ÉI seront à monitorer de très près. Néanmoins, s'ils reviennent, il est fort probable que ce soit par désillusion envers leur groupe et ses objectifs, non pour viser l'Occident. La stratégie déployée présentement par le groupe démontre que le maintien et l'expansion du califat demeure une priorité. L'objectif de frapper l'Ouest ne semble pas être dans ses orientations immédiates. Le groupe encourage l'immigration, l'hijra, et non la prise en charge d'attentats en Occident. L'État Islamique ne prendrait pas la chance d'envoyer un combattant commettre de telles actions, sachant qu'il serait probablement appréhendé et interrogé, ce qui menacerait la sécurité du groupe . La détection des intentions reste donc obligatoire. Voilà pourquoi ce filtre à l'arrivée doit être permanent, uniforme et opéré par des professionnels.

En considérant ces êtres avec respect et en les accueillant pratiquement les bras ouverts, on leur partage le sentiment qu'ils sont les bienvenues et qu'ils n'ont pas quitté en vain. Rappelons-le, nombreux étaient ceux motivés par un désir d'altruisme. Le point central de cette approche est en fait d'utiliser les individus désillusionnés face à la situation actuelle en Syrie afin d'œuvrer à la prévention au Canada. Tandis qu'il n'y a pas mieux qu'un vétéran pour recruter de nouveaux combattants , il n'y a pas meilleur qu'un ancien combattant pour décourager les recrues potentielles.

Pas tous des fous

Il est trop facile et simpliste de les considérer comme de simples malades mentaux. Pourtant, ils en sont loin. Nous devons en conséquence discerner quelles sont leurs motivations, les causes de ces départs et analyser leurs parcours pour comprendre, entre autres, que beaucoup sont déçus par leurs expériences. Problèmes de santé, difficulté de communication au sein même des groupes ou témoins de violence qu'ils ne cautionnaient pas, leurs périples ne se sont pas toujours déroulés comme ils le souhaitaient.

Nombreux veulent seulement retrouver leurs vies en Occident. Malheureusement, ils demeurent conscients qu'ils sont considérés en général comme de sales criminels. Ainsi, ceux qui désirent revenir ont peur de le faire. Se projetant quelques décennies en arrière, l'histoire nous parait instructive. Al-Qaïda a gonflé ses rangs au début des années 90 avec de jeunes hommes dans pareille situation. Ces vétérans se sont vu refuser l'accès à leurs pays d'origine ou ont été accueillis comme de vulgaires bandits. Ils se sont donc tournés vers la dernière option qu'ils détenaient, celle qui mettrait à contribution les quelques compétences qu'ils avaient développées sur le champ de bataille.

En définitive, si nous souhaitons demeurer en sécurité au retour de ces «voyageurs extrémistes», nous devons d'abord comprendre profondément qui ils sont et appliquer les réponses adéquates. Comme prévenir les départs semble bien difficile, signaler et suivre ces gens demeure toutefois essentiel. En s'appuyant sur les informations collectées, nous devons les recevoir convenablement et leur permettre un retour au pays le plus commode possible. De plus, des programmes d'aide et de réintégration sociale suite aux traumatismes de la guerre comme ceux proposés aux militaires seraient une initiative pertinente à jumeler aux programmes de démobilisation.

Enfin, pour les quelques criminels d'entre eux, les assoiffés de la mort et du sang, nos policiers et notre législation sauront bien s'occuper d'eux. Ils feront face à la gravité de leurs gestes et à la grandeur de notre justice.

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