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Il y a 65 ans, le<em> Refus global</em>

08/08/2013 12:29 EDT | Actualisé 07/10/2013 05:12 EDT

Le Refus global paraît à Montréal à la librairie Henri Tranquille le 9 août 1948, le seul libraire alors assez téméraire pour en proposer à sa clientèle la prose incendiaire. Imprimé sur un papier de fortune, non relié, le manifeste est publié à 400 exemplaires, qui se vendent très vite. Il réunit, sous une jaquette ornée de la reproduction d'une aquarelle de Riopelle, dix textes ainsi que des photographies d'œuvres automatistes. Le sommaire le présente bien comme une œuvre collective. Claude Gauvreau y avait le texte de trois de ses pièces. Françoise Sullivan, Bruno Cormier et Fernand Leduc y présentaient chacun texte. Mais Paul-Émile Borduas est bien le seul auteur de la première partie de 16 pages dactylographiées qui donne son titre à l'ensemble, contresignée par quinze autres signataires.

Quatre influences déterminantes chez Paul-Émile Borduas, né à Saint-Hilaire en 1905. La première est d'avoir eu très tôt la chance d'entrer en apprentissage auprès du grand peintre Ozias Leduc, participant ainsi à la décoration de plusieurs magnifiques églises, s'imbibant de leur climat spirituel. La deuxième est son lien avec l'œuvre surréaliste d'André Breton qui l'initie au monde de l'inconscient et du rêve. La troisième vient de son contact avec l'école new-yorkaise de l'expressionnisme abstrait qui prône une production spontanée et instinctive. À cheval entre Paris et New York, Borduas demeure enfin pétri par l'environnement et les paysages du Québec. Dans Expansion rayonnante (1956) ou L'Étoile noire (1957), on retrouve à la fois l'intensité du noir cobalt et du blanc alcalin des hivers québécois. Borduas intègre ces influences à compter de 1937 quand il commence à enseigner à l'École du meuble où il donne libre cours à ses expérimentations instinctives. Il réunit dès lors autour de lui des étudiants dans la jeune vingtaine, dont plusieurs joindront le courant automatiste et cosigneront le manifeste. En vérité le Refus Global n'est ni le premier ni le dernier des grands manifestes artistiques. Le Québec s'aligne alors sur l'Europe où les artistes s'expriment face au choc des idéologies et la Guerre froide: Marcel Duchamps, Henri Michaud, Jean-Paul Sartre et surtout André Breton, dont le Manifeste du surréalisme (1924) demeure la grande inspiration des signataires du Refus global.

Ce texte fondamental s'inscrit avant tout dans le contexte du Québec traditionnel de l'Après-Guerre. La stupeur vient d'abord que le manifeste marque l'entrée tonitruante des artistes québécois dans le débat public. Depuis, le réflexe est pris et les artistes demeureront engagés sur la scène politique, de Gérald Godin à Dominic Champagne en passant par Armand Vaillancourt. Les opposants au gouvernement de Maurice Duplessis se regroupaient alors au sein des mouvements de gauche et des syndicats choqués par la Loi du cadenas de 1936. L'opposition se manifestait aussi parmi les intellectuels de la revue Cité libre, fondée en 1950 par Pierre Elliott Trudeau et Gérard Pelletier. Le quotidien Le Devoir menait aussi plusieurs combats contre le duplessisme, notamment à l'occasion de la grève de l'amiante de 1949. Sur scène comme dans le roman, le courant réalisme met alors en scène des personnages rompus, victimes du déracinement rural et de l'exploitation. Qu'on pense à l'œuvre de Gabrielle Roy ou de Marcel Dubé, aux drames de Gratien Gélinas, au roman de Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché (1933) ou au premier succès du cinéma québécois, La petite Aurore, l'enfant martyre (1952).

En défendant un art directement lié à l'inconscient, instinctif et expérimental, la critique du Refus global va cependant plus loin que tous ses contemporains et dénonce violemment l'obscurantisme et le conformisme de la société québécoise d'alors en s'attaquant à l'État, au clergé et aux institutions d'enseignement qui font obstacle à la liberté de penser:

Un petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l'écart de l'évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l'histoire quand l'ignorance complète est impraticable.

La création instinctive est bien le maître mot. Elle s'oppose à tout ce qui est «intentionnel», défini d'avance par l'idéologie. L'action intentionnelle est une l'action rationnelle, préconstruite, d'où évidemment rien de vraiment neuf ne peut sortir. Au contraire, l'«intelligence sensible, créatrice, instinctive» n'a affaire qu'à l'inconnu, l'imprévu, c'est-à-dire à la réalité elle-même. Les artistes plus que les autres doivent donc se garder de se laisser guider par «les intentions de l'auteur» plutôt que de s'en remettre à «la qualité convulsive des œuvres» qui constitue seule «un magique butin magiquement conquis à l'inconnu», le graal de la quête automatiste.

Ce qui frappera d'abord le lecteur contemporain à la lecture du manifeste réside toutefois dans le paradoxe apparent entre un appel à la libération créatrice totale d'un côté et de l'autre le devoir impérieux et solennel de mener cette tâche avec méthode et célérité. Cette vigilance traverse tout le manifeste. Car si le Refus global invite bien à faire «place à la magie et aux mystères», il commande tout autant d'affronter les nécessités.

Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d'être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. [...] Place à la magie! Place aux mystères objectifs! Place à l'amour! Place aux nécessités!

Ce paradoxe entre l'appel à la créativité libératrice et à une discipline de fer s'explique par une critique d'un Québec conformiste et assoupi sous la houlette d'un premier ministre autoritaire et d'une Église n'entretenant que des valeurs traditionnelles et la peur du péché. Cette critique coûtera à Borduas son poste de professeur à l'École du meuble, sous les pressions du gouvernement. Le peintre s'exile finalement à New York puis à Paris où il meurt abandonné en 1960.

Plus que jamais en 2013, l'esprit du Refus global doit continuer à nous habiter. La quête de liberté est bien ce combat exigeant qui demande de la constance et de la cohérence, seules capables de venir à bout du conformisme des élites et de la lassitude érigée en système.

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Extraits du manifeste du Refus global (1948)