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Petite histoire de la corruption au Québec

28/03/2014 12:44 EDT | Actualisé 27/05/2014 05:12 EDT

L'enjeu de l'intégrité marque la fin de la campagne. Et pour cause. S'assurer que nos impôts soient gérés avec rigueur et honnêteté est la tâche essentielle de n'importe quel gouvernement.

L'expression « intégrité » revêt deux dimensions. L'une, concerne l'éthique proprement dite : le sens moral de ceux qui nous dirigent. J'ai abordé cette dimension dans un précédent texte. Elle tient aux convictions de chaque individu, à la sincérité de son engagement et à l'éducation qu'il a reçue ; des valeurs que j'ai ramenées au patriotisme et au désir sincère de contribuer au bien commun. L'autre dimension est d'ordre technique et concerne les mécanismes qui mènent à la corruption du pouvoir en place.

La corruption est un phénomène endémique dans l'histoire du Canada, tant au niveau fédéral, provincial que municipal. Tantôt elle progresse, tantôt elle recule en fonction de mécanismes assez constants : le pouvoir corrompt et s'en guérir exige un certain purgatoire pour le gouvernement qui y a succombé.

Depuis toujours le stratagème est le même : offrir à des entreprises privées de lucratifs contrats publics en échange de contributions au parti au pouvoir. Pour qu'il y ait corruption, il faut donc exercer le pouvoir. Un parti dans l'opposition aura beau être peuplé de bandits, il ne peut faire que de vagues promesses à ses « partenaires », tant qu'il n'a pas la haute main sur les deniers publics.

Dès 1867, la Confédération répartissait les pouvoirs, mais tout autant les sources de corruption. Responsable du chemin de fer, de la navigation et du commerce international, le niveau fédéral a pu très tôt pratiquer la corruption à grande échelle auprès des entreprises de transport et des entreprises multinationales. Dès 1873, le scandale du Pacifique illustre comment la plus grosse entreprise au Canada, le Canadien Pacifique, a pu massivement contribuer à la caisse du Parti conservateur en échange du lucratif contrat du transcontinental canadien.

À l'autre bout du spectre, les municipalités, dotées de pouvoir en matière de voirie et d'hygiène, ont aussi eu accès à une « petite corruption », celle menée auprès des entreprises d'excavation et d'utilité publique (électricité, gaz, égouts). De Montréal à Mascouche, le modèle est le même : en échange de faveur ou de pot-de-vin, les élus municipaux accordent des contrats à certains entrepreneurs pour le compte de la municipalité.

L'État québécois fut longtemps le parent pauvre de la corruption parce que ses sources de revenus n'étaient pas claires et que ses pouvoirs portent surtout sur les services sociaux et d'éducation, des domaines longtemps contrôlés par le clergé catholique... une organisation réputée moins sensible à la corruption.

La corruption telle qu'on la connaît fait surtout son apparition au début du XXe siècle quand le gouvernement du Québec peut soudainement compter sur les revenus tirés des ressources naturelles : pâtes et papiers, mines et hydro-électricité notamment. Au pouvoir de 1897 à 1936, le Parti libéral du Québec et les entreprises multinationales américaines nouent alors des ententes visant à offrir aux multinationales des ressources à très bas prix, des congés de taxes, la paix sociale et une réglementation très avantageuse en matière d'environnement. En contrepartie, des compagnies comme la Montreal Ligth Heath & Power, la CIP ou la Canada Copper, contribuent pour des millions à la caisse électorale du Parti libéral et récompensent les membres du gouvernement en offrant par exemple un siège au conseil d'administration de la Banque de Montréal à un ancien premier ministre libéral. Le coût pour les contribuables et pour le milieu naturel québécois a beau être élevé, cette corruption du gouvernement libéral permet au Parti libéral de financer sa réélection à onze élections générales consécutives !

Lors de l'enquête des comptes publics de 1935, un certain Maurice Duplessis met au jour quarante années de corruption libérale. C'est cependant surtout la misère consécutive à terrible crise des années 1930 qui viendra à bout du régime libéral. Les libéraux sont de retour au pouvoir dès 1939. Ce purgatoire aura cependant été salutaire, puisque le chef Adélard Godbout peut désormais s'appuyer sur une équipe renouvelée permettant de rompre avec les liens pervers noués avec les multinationales américaines.

De 1944 à 1960, c'est l'Union nationale de Maurice Duplessis qui exerce le pouvoir et qui est donc exposée à la corruption. On a beaucoup exagéré la malhonnêteté de ce gouvernement. D'abord, l'Union nationale n'est certainement pas le premier ni le dernier parti à côtoyer la corruption. Ensuite, le régime Duplessis choisit de s'affranchir du pouvoir des « puissances d'argent » en menant la corruption à plus petite échelle, notamment auprès des élites locales et les petits entrepreneurs de qui il soutire une « ristourne » de dix pour cent sur chacun des contrats publics et versée à la caisse électorale de l'Union nationale. Ce « trésor de guerre » a permis à l'Union nationale de remporter quatre élections générales consécutives.

Rendue aux élections de 1960, l'Union nationale apparaît une formation usée et corrompue. Plusieurs scandales éclaboussent alors des hauts placés du parti qui est finalement battu. Autour du slogan « Il faut que ça change », le gouvernement Lesage entreprend ensuite d'assainir les mœurs politiques et de réformer l'administration publique. Tout le long de sa carrière, un certain René Lévesque, d'abord avec les libéraux puis à la tête d'un gouvernement péquiste, entreprend de réformer les pratiques électorales, notamment en 1977, en forçant tous les partis à divulguer leurs sources de financement et en interdisant les contributions anonymes ou provenant d'entreprises faisant affaire avec le gouvernement. Cette loi fut progressivement contournée devant l'irrésistible attrait que représentent toujours les contrats du gouvernement, mais assurera pour 25 ans un assainissement substantiel des mœurs politiques au Québec.

Durant ses neuf années au pouvoir, de 2003 à 2012, le Parti libéral de Jean Charest n'a pas eu à réinventer la roue. Le but demeure le même : obtenir des contributions au parti en échange de contrats avantageux. On aura simplement contourné la loi de 1977 en recourant à divers stratagèmes comme le prête-nom, la comptabilité factice et les activités de financement fantômes, permettant aux entreprises faisant affaire avec le gouvernement de continuer à contribuer à la caisse du parti.

Faisons maintenant le point. La corruption fait intervenir deux acteurs : des entreprises souhaitant obtenir des contrats publics et un parti au pouvoir qui utilise les fonds publics pour financer sa réélection. On oublie trop souvent que la corruption n'a de sens que si un parti est au pouvoir. Dans l'opposition, un parti ne peut guère que faire des promesses à ses « associés ». Or, depuis dix ans, un seul parti a été au pouvoir et est donc susceptible d'avoir pu pratiquer la corruption à grande échelle : le Parti libéral du Québec. Au pouvoir de 1994 à 2003, qui a entendu parler d'un système de corruption à grande échelle au Parti québécois ? Rien à ma connaissance à part quelques accords douteux noués avec la FTQ, notamment pour la papeterie Gaspésia. Qu'à cela ne tienne, rien ne sert de chercher depuis des cas de corruption autour du PQ, puisqu'il était confiné à l'opposition. Quant aux 18 derniers mois, le PQ s'est plutôt retrouvé sous haute surveillance et a même entrepris d'assainir les mœurs politiques.

L'autre observation qu'on peut faire, c'est qu'une fois un parti au pouvoir atteint par la corruption, il semble impossible de l'en guérir tant qu'il n'a pas séjourné dans l'opposition pour y renouveler ses effectifs et renouer avec sa raison d'être. Le purgatoire fut particulièrement long pour le vieux parti conservateur du Québec, corrompu et finalement battu en 1897 et qui ne revient au pouvoir que profondément transformé et sous un nouveau nom en 1936, l'Union nationale. Il en va de même pour le Parti libéral, corrompu par quarante de collusion avec les multinationales, mais qui reprend le pouvoir complètement transformé en 1960, à l'origine de la Révolution tranquille. Quelles qu'aient été les pratiques du Parti québécois de René Levesque ou de Lucien Bouchard, le moins qu'on puisse dire est que le Parti québécois a eu l'occasion de renouveler ses effectifs et ses façons de faire : à part la première ministre elle-même et le doyen de l'Assemblée nationale, M. François Gendron, littéralement aucun membre du caucus actuel ne faisait partie du précédent gouvernement péquiste.

Atteint comme les autres par la corruption, le Parti libéral de Philippe Couillard a-t-il connu le même indispensable purgatoire ? Quand en pense que 18 anciens ministres de Jean Charest sont toujours en lice aux élections, sans doute en convoitant le même portefeuille ministériel, on a toutes les raisons d'en douter.

Le Parti libéral du Québec n'a pas pu renouveler ni ses effectifs, ni son programme, ni ses manières de faire. La difficulté du chef actuel à rompre clairement avec le lourd héritage de son prédécesseur montre combien cette rupture est difficile, mais nécessaire. En conséquence, puisque le passé est garant de l'avenir, le Parti libéral de Philippe Couillard n'est certainement pas celui le mieux à même de mettre fin aux pratiques de corruption et de collusion dans l'administration publique. En attendant les prochaines révélations à la Commission Charbonneau, et compte tenu des habitudes bien installées, le Parti libéral du Québec apparaît plutôt comme une bombe à retardement d'où la classe politique et tout le Québec pourraient encore une fois sortir perdants.

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