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Pauline Marois devant l'histoire

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L'histoire est généralement sans pitié envers les politiciens dont on souhaite souligner la contribution dès après leur départ. C'est que la politique est une passion plutôt incurable. On en fait donc jusqu'à ce que mort s'ensuive ou parce qu'on a été battu. Dans les deux cas, il n'y a guère matière à se réjouir.

Durant les années 1960, les premiers ministres partent surtout pour l'autre monde. Qu'on pense à Duplessis, à Paul Sauvé ou à Johnson père, qui ont tous conclu leur carrière sur un point d'exclamation, nous léguant un héritage en points de suspension...

Depuis, les départs de la vie publique ressemblent à des visites chez le dentiste. Ai-je besoin de rappeler les circonstances précises du départ des ex-premiers ministres depuis 1985. En comparaison, rappeler la carrière de Pauline Marois s'apparente pratiquement à entrer au Panthéon !

D'emblée on met là le doigt sur une contribution essentielle de Mme Marois à la vie publique, soit d'avoir civilisé la joute politique à une époque réputée sans foi ni loi.

Tous, jeune ou moins jeune avons un point de vue sur Mme Marois. Il y a bien les critiques faciles, mais chacun reconnaitra combien Mme Marois a su créer un climat respectueux et conciliant qui détonne avec la démagogie ambiante où seuls ceux qui brandissent la hache de guerre semblent bénéficier d'une audience.

Jamais de propos acrimonieux ou d'attaque gratuite de sa part. Pourtant de l'amertume elle aurait pu en avoir, à commencer envers son propre parti. Rappelez-vous seulement la course à la chefferie de 1985, ou de la succession à Lucien Bouchard en 2001, sans oublier l'éreintante course à huit de 2005. Trois fois prête à servir, trois fois en comptant sur des appuis solides, mais trois fois à gracieusement céder sa place.

Même en reculant jusqu'au XIXe siècle, jamais la politique n'a été aussi rude. Ce qu'on voit aujourd'hui sur les médias sociaux, qu'on entend sur les radios poubelles et même dans notre l'Assemblée nationale n'a pas d'égal dans l'histoire, même aux pires moments des échanges entre Lévesque et Trudeau. Les médias traditionnels sont en crise et ça paraît : à coup de tweets assassins, il faut que le sang coule afin de nourrir la bête et couvrir des intérêts puissants.

Madame Marois fut bien pendant 35 ans un modèle de civilité et de diplomatie dans l'arène politique québécoise. L'histoire s'en souviendra, mais sans doute dans le cadre d'un chapitre intitulé : l'ère des voyous.

Depuis la crise de 2012, règne ainsi au PQ une solidarité extraordinaire autour du chef. Depuis, le parti aura encaissé toutes les critiques, mais jamais celle de paraître désuni. C'est tout autant à l'honneur des militants et du caucus des députés du Parti québécois.

Cette habilité politique et sa nature conciliante, tant avec ses amis qu'avec ses adversaires, explique seule l'extraordinaire longévité de Mme Marois au « parti qui mange ses chefs », dont elle est en fait un pur produit. Cette longévité a seule permit qu'elle fasse le pont avec l'époque Lévesque pour en assurer l'héritage. Cette transition était essentielle : au moment de former son gouvernement en 2013, elle seule, avec François Gendron, doyen de l'Assemblée nationale, bénéficiait d'une expérience ministérielle. Même aujourd'hui, à l'aube d'une course à la chefferie où se presseront les candidats de talent, tout indique que l'aura apaisante de Mme Marois assurera une succession permettant la reconstruction du parti remis en marche vers l'indépendance du Québec.

Pauline aurait nui à son parti ? Allons donc ! Propulsée chef en juin 2007, son parti surprend dès l'année suivante avec 35% du vote et double son nombre de députés, constituant du coup la plus forte opposition officielle de l'histoire du Québec. En 2008 et 2012, le PQ obtient un score intéressant sous Pauline Marois renversant sa longue glissade alors enregistrée depuis 1994. Le PQ demeure le plus grand parti politique du Québec, fort de 80 000 membres et porteur d'un idéal intact et sans pareil.

C'est ensuite comme ministre que Mme Marois aura marqué le Québec. Catapultée ministre dès sa première élection en 1981, jusqu'à devenir la première femme ministre des Finances en 2001 : 14 charges ministérielles, dont 9 ministères comme titulaire, une feuille de route sans égal dans toute l'histoire du Québec : centres de la petite enfance, garderies à cinq dollars, réforme de l'éducation, déconfessionnalisation du réseau scolaire...

En tant que femme bien évidemment. Celle qui confiait à Lise Payette ne pas particulièrement être féministe en 1979 s'inscrit désormais comme la femme la plus influente de notre histoire. Dès le départ associée au ministère de la Condition féminine, elle s'y consacre personnellement durant sa parenthèse de la vie publique, de 1985 à 1994, notamment à la Fédération des femmes du Québec et auprès des femmes détenues et ex-détenues. Plus généralement, elle demeure une véritable ambassadrice de la cause féminine, modèle pour des milliers de femmes et surtout de mères et représentante d'une certaine manière féminine de faire de la politique.

Sa trajectoire passe bien sûr par les affaires sociales, où son parcours est particulièrement cohérent. De sa lutte pour la préservation du vieux Hull en 1970, qui fut pour elle une révélation, à son intervention prompte et efficace lors du désastre de Mégantic, en passant par Mourir dans la dignité et la création de 20 000 places en garderie, l'une de ses dernières annonces en tant que chef d'État : un souci constant pour la solidarité et la conscience sociale afin, en toute chose, de prendre soin des gens.

Avec René Lévesque, le seul premier ministre qu'on invoque affectueusement par son prénom.

Comme 30e premier ministre, l'histoire se souviendra de ses efforts pour corriger dix ans de déshérence libérale : sortir le Québec du nucléaire, de l'amiante, de la corruption, ainsi que d'une crise étudiante sans précédent. Réviser l'enseignement de l'histoire, réanimer la charte de la langue française, rétablir le sens de l'éthique dans l'octroi des contrats publics, réforme du financement des partis. Trop peu, trop tard. Ses adversaires veillaient au grain et jamais Mme Marois n'aura pu former un gouvernement bien en selle.

En histoire, le rôle des individus se confond dans le parcours sinueux d'un peuple. On s'illusionne aussi beaucoup sur la latitude qu'offre le pouvoir et on sous-estime trop la force des groupes de pression. Tout compte fait, les mêmes objectifs peuvent être atteints hors du pouvoir par de curieux revirements du sort. À propos du 60e du Rapport Parent, Guy Rocher confiait qu'il a été conçu par le Parti libéral, mais mis en œuvre par l'Union nationale. On peut parier que plusieurs mesures préparées par le gouvernement Marois seront finalement réalisées sous Philippe Couillard...

Ce ne sera cependant pas le cas de l'indépendance du Québec. Se porte-t-elle mieux depuis Pauline Marois? Elle aura en tous cas, là encore, eu un parcours sans faute. Entre radicaux et modérés, elle fait généralement des choix judicieux. Est-ce suffisant? Un parcours politique de « première de classe » n'aura pas permis à Mme Marois d'infléchir le cours de l'histoire et de juguler quinze ans de Plan B et de déconstruction nationale : des forces qui nous échappent et qui dépassent de loin le pouvoir d'un seul individu. En attendant, elle aura assuré avec grâce l'intendance de notre grand projet collectif.

La place dans l'histoire de Mme Marois est donc assurée. Bien malin qui peut dire laquelle de ses facettes ressortira le mieux. Une chose est cependant certaine. Avec son retrait de la vie publique, se conclut un chapitre de notre histoire. Celui d'une certaine idée de la social-démocratie héritée de la Révolution tranquille, ainsi que sur la nécessité impérieuse de réaliser une souveraineté à visage humain.

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