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La Fête nationale au cœur de nos traditions

23/06/2014 10:37 EDT | Actualisé 23/06/2016 10:42 EDT

Le Québec célèbre cette année sa 182e édition de la Fête nationale. Bien que la Saint-Jean soit soulignée en Europe depuis le Moyen Âge et, depuis toujours, par les Autochtones à l'occasion du solstice d'été, c'est en juin 1834 qu'on associe pour la première fois celui qui baptisa le Christ et « apporta la lumière » à ce peuple d'évangélisateurs qui, chaque année, avait coutume ce jour-là de faire un grand feu pour illuminer la plus courte nuit de l'année.

Célébrer un événement par un banquet est alors fort répandu et dans la pure tradition chrétienne (pensons à la Cène). Des banquets sont notamment organisés par la franc-maçonnerie et les corporations de métiers afin en général de célébrer l'un des leurs.

Les tables champêtres qu'on tient à l'époque des patriotes à l'occasion de la Saint-Jean se distinguent cependant sur certains points. D'abord, elles se déroulent en plein jour et à l'extérieur, généralement dans un jardin, et non pas le soir dans une salle de réception d'un hôtel par exemple. En outre, dès le départ, elles sont ouvertes à tous, hommes, femmes et enfants, peu importe leur origine, tandis que les banquets alors tenus par les sociétés nationales d'Anglais, de Gallois, d'Écossais, d'Allemands ou d'Irlandais étaient rigoureusement réservés aux hommes provenant de leur communauté.

Le 24 juin 1834, donc, environ soixante convives s'assemblent dans les jardins de l'avocat John McDonnell, à Montréal, afin de célébrer la Fête nationale Saint-Jean-Baptiste. Ceux présents sont issus du mouvement patriote : Edmund B. O'Callaghan, Charles-Ovide Perrault, Thomas-Storrow Brown, Rodier, Louis-Hippolyte Lafontaine et George-Étienne Cartier, sous la présidence du premier maire de Montréal, Jacques Viger : autant de Britanniques que de Canadiens. On chante, on versifie et surtout on porte des toasts en hommage aux « les Canadiennes », « au peuple irlandais » « aux députés patriotes » et à « nos amis du Haut-Canada ». C'est un véritable succès et les journaux patriotes lancent aussitôt l'invitation à toutes les paroisses de tenir de pareils banquets dès l'année suivante.

En 1835, 1836 et 1837, les banquets de la fête nationale se multiplient au Bas-Canada : Saint-Charles, Saint-Denis, Verchères, Varennes, Saint-Benoît, Saint-Eustache, Terrebonne, Berthier et bien sûr à Montréal. Se développe alors l'habitude de couvrir la table de branches d'érable fraichement coupées, un vieux symbole national, symbole aussi de notre vitalité.

La fête de notre attachement au terroir

Au printemps de 1837, l'Angleterre désavoue les revendications patriotes, fouettant d'autant l'ardeur nationaliste. Cette année-là, la Fête nationale sera donc soulignée, mais d'une manière bien particulière. En effet, les patriotes votent à plusieurs endroits des mesures visant le boycottage des produits de luxe, afin de priver le gouvernement colonial du revenu des taxes.

Que nous nous abstiendrons, autant qu'il sera en nous, de consommer les articles importés et particulièrement ceux qui paient des droits plus élevés, tels que le thé, le tabac, les vins, le rhum, etc. Que nous consommerons de préférence les produits manufacturés en ce pays ; que nous regarderons comme bien méritant de la patrie quiconque établira des manufactures de soie, de draps, de toiles, soit de sucre, de spiritueux, etc.

Les aliments visés sont principalement le thé (on n'importe pratiquement pas de café à l'époque), le rhum et la mélasse (importés de Barbade) et les textiles, principalement les chemises de soie, les cotonnades et les laines fines tel le tweed.

Durant les banquets de la Saint-Jean, les produits locaux sont donc à l'honneur, les leaders du Parti patriote encourageant le peuple à les imiter.

Le journal patriote La Minerve va plus loin, recommandant même de recourir à la contrebande :

Les objets que nous ne pouvons fabriquer ici, l'ami Jonathan nous les fournira. Pour cela, donnons la main au contrebandier: désormais c'est un brave que chacun de nous encouragera. Il faut former à son métier une vigoureuse jeunesse, bien organisée et déterminée. C'est en grand qu'il faut faire la contrebande. Plus de ménagement ni de temporisation. Aux de grands maux les grands remèdes. Il faut tarir la source du revenu. Les coffres se videront, les voleurs n'y trouveront plus rien. Alors l'Angleterre entendra raison. Jamais de lutte n'aura été plus juste. Nous avons retenu les subsides; on nous ôte ce moyen, on nous met dans la nécessité d'en chercher de plus efficaces.

Boycottage ou contrebande, dans les deux cas il s'agit bien de priver l'administration coloniale des revenus générés par les taxes et d'encourager les manufactures locales en consommant de préférence des produits fabriqués au Québec.

Les patriotes n'ont alors aucun mal à proposer des produits de substitution au thé, au sucre et au rhum importés : les tisanes du pays, le thé des bois, le sucre d'érable et le gin tiré de nos propres baies de genièvre sont alors abondants. Quant aux textiles anglais, le Québec peut aussi bien les remplacer par une excellente laine, ainsi que par du chanvre et du lin qui, sommairement tissés, donnent la fameuse étoffe du pays.

Des patriotes en étoffe du pays

Cultivés depuis l'époque de Jean Talon et de la Nouvelle-France, le chanvre et le lin servent surtout à la ferme où seuls les paysans s'en revêtent. Déjà, en ville, on en a que pour les vêtements et les accessoires importés, plus chics et plus délicats que la grossière étoffe qu'on produit alors au Québec.

Ce sera tout le mérite des patriotes d'avoir pleinement assumé leur discours nationaliste en soutenant « l'achat chez nous ». Le chef patriote Louis-Joseph Papineau lui-même en fait une question de salut national:

Le revenu que l'on veut nous voler se compose, pour les deux tiers, des taxes que nous payons chaque fois que nous buvons un verre de vin ou de liqueurs spiritueuses, et une tasse de thé au sucre. Nos consommations en objet qui ne sont nullement de nécessité sont plus fortes que celles que nous faisons en fer pour nous bâtir, défricher et cultiver nos terres, en cuir et en étoffes pour nous chausser et nous vêtir.

Papineau s'en prend ensuite aux snobs qui se vantent de ne consommer que des produits importés.

Pour réformer efficacement ce désordre funeste, nous n'avons pas besoin de l'aide des jeunes dandys qui se pavanent dans nos villes. Ils sont trop souvent des sensualistes qui tiennent plus à leur luxe qu'au bien de leur patrie. Dans tous les pays, c'est le peuple, les classes pauvres, qui soutiennent la prospérité, et partout ce sont les classes supérieures qui la dévorent.

Le tribun n'en reste pas là et prêche par l'exemple :

J'ai de suite renoncé à l'usage du sucre raffiné, mais taxé, et acheté pour l'usage de ma famille du sucre d'érable. Je me suis procuré du thé venu en contrebande et je sais plusieurs qui en ont fait autant. J'ai écrit à la campagne pour me procurer des toiles et des lainages fabriqués dans le pays, et j'espère les avoir d'assez bonne heure pour me dispenser d'en acheter d'importation. J'ai cessé de mettre du vin sur ma table et j'ai dit à mes amis: si vous voulez vous contenter de la poule au pot, d'eau, de bière ou de cidre canadiens, allons, venez et dînons sans un verre de vin. Aux premiers moments, cet éloignement des usages reçus embarrasse, mais j'ai déjà appris en huit jours qu'il n'y a rien à quoi l'on s'habitue si aisément que de faire à sa tête, quand on a la conviction que l'on fait bien.

L'exemple de Papineau est contagieux. Un journal anti-patriote de l'époque s'en amuse d'ailleurs :

Le 18 août 1837, plusieurs des députés papineautistes sont arrivés dans la capitale habillés à la mode patriote. Les curieux eurent beaucoup d'amusement lorsqu'ils virent descendre du bateau à vapeur les représentants du district de Montréal. En tête de la phalange patriotique se trouvait le grand réformiste, l'honorable Mr. Papineau, habillé en étoffe du pays.

Le costume de M. Rodier remporta la palme. Le député de l'Assomption portait une redingote, une veste et des «inexpressibles» d'étoffes du pays, grise avec des raies bleues et blanches, un chapeau de paille de fabrication domestique, des souliers de peau de bœuf et des bas tricotés. [...] M. Rodier n'avait pas de chemise, n'ayant pu s'en procurer de contrebande ni s'en faire faire une ici.

Le docteur O'Callaghan méritait le second prix: son chapeau, ses bottes, ses gants, sa chemise -- il avait une chemise! -- et ses lunettes étant seuls de fabrication étrangère. M. Perreault avait des pantalons et un gilet d'étoffes du pays, ainsi que MM. Meilleur, DeWitt, Cherrier, Duvernay. M. Viger -- le «beau Viger» -- et M. LaFontaine n'avaient que la veste en étoffe canadienne. M. Jobin avait un complet. Le Dr Côté portait une redingote d'étoffe grise, avec garniture noire, des pantalons et une veste de même étoffe rayée de bleu et de blanc, et un abominable chapeau tellement usé qu'il était impossible de discerner son pays d'origine.

Les convives aux banquets de la Fête nationale et les députés patriotes ne sont pas les seuls à promouvoir les produits québécois et l'épouse du patriote Louis H. LaFontaine, Adèle Berthelot, fut apparemment la première bourgeoise à porter les étoffes canadiennes. L'exemple fut généralement suivi par le peuple, les Québécois de l'époque, pour une fois positivement inspirés par leurs élites...

L'engouement pour les produits québécois, dans la foulée de la campagne de boycottage et d'achats locaux en 1837 fut bref, mais eut notamment pour conséquence de relancer dans plusieurs localités l'industrie de la laine et du tissage, en particulier le long du Richelieu et, à la frontière, où on note une croissance significative du commerce de contrebande avec les États-Unis.

Occasion de s'unir pour célébrer, la Fête nationale est aussi prétexte à voir comment, par des gestes simples, on peut servir sa patrie et se montrer dignes de nos ancêtres, car Nous sommes le Québec !

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