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La Charte des valeurs, un projet républicain

08/10/2013 12:47 EDT | Actualisé 07/12/2013 05:12 EST

Malgré les appels à un débat serein, le projet de Charte des valeurs québécoises continue à susciter stupeur et confusion, une confusion d'autant plus entretenue que la question risque de devenir un enjeu électoral. En plaçant dos à dos tolérance et laïcité - les uns se revêtant du manteau de l'ouverture, les autres du principe de précaution -, on masque le véritable fondement de ce débat qui oppose en fait deux représentations du monde légitimes, consistant tout bonnement à se demander si vous pensez en monarchiste ou en républicain.

Êtes-vous monarchiste ?

Adhérer à une logique monarchiste n'a bien sûr rien à voir avec s'extasier devant le couple de Kate et de William ou de se ruer à la première du film sur Lady Diana. Il s'agit en fait d'un système de valeurs si profondément ancré que bon nombre de souverainistes bon teint, comme MM. Parizeau ou Bouchard, y adhèrent spontanément comme l'expression même du bon sens. Et pour cause. De toute éternité le principe monarchique a teinté la culture occidentale, comme celle du Québec. Il repose en gros sur trois fondements : 1) la vertu est l'apanage de l'élite qui doit en faire profiter le bon peuple; 2) le pouvoir a d'abord pour tâche de gérer la nation avec générosité et compassion; 3) la légitimité repose sur une alliance entre le trône et l'autel, le parlement et l'Église, assurant ainsi que le bras exécutif s'appuie sur les mêmes représentations morales et religieuses que celles distillées parmi le bon peuple.

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Qu'on le veuille ou non, les Québécois n'ont jamais connu rien d'autre que des royaumes. De la monarchie absolue durant la Nouvelle-France, à la monarchie constitutionnelle britannique actuelle, nos représentations collectives demeurent rigoureusement imbibées par des valeurs monarchiques, d'ailleurs longtemps soutenues par nos élites professionnelles et cléricales. Notre parlement britannique se perçoit donc comme le dépositaire des valeurs de civilisation qu'il a pour tâche de faire descendre vers le peuple, « sauvage » durant la Nouvelle-France, « rebelle » à l'époque des patriotes, « débauché » durant la Révolution industrielle et toujours suspecté d'intolérance et de conservatisme depuis la Révolution tranquille.

En outre, comme dans tout régime monarchique, le gouvernement du Québec s'est donné pour mission d'assurer l'équilibre dans la diversité. À l'instar du motto monarchiste où « Sa Majesté a en Sa Sainte Sauvegarde chacun de ses sujets », notre parlement entend protéger ses sujets plus faibles ou « différents », comme autant de victimes potentielles de la « tyrannie de la majorité ». Finalement, personne ne remettra en question l'alliance historique du politique et du religieux au Québec, et toujours autour des mêmes trois principes : les lumières vont de l'élite vers le peuple et non l'inverse, le pouvoir doit protéger la diversité et les plus faibles contre la majorité et, enfin, que le bras coercitif du politique s'appuie sur le code moral d'une église officielle.

Penser monarchiste peut donc se résumer à un paternaliste consistant à édifier le peuple et à construire le consensus autour des valeurs véhiculées par les gouvernants. Cette représentation n'est pas incompatible avec une forme de démocratie, mais rigoureusement encadrée par des institutions royales immuables et la prépondérance des tribunaux, garant des droits de chacun des sujets de Sa Majesté contre les excès de la majorité. Ces principes sont bien sûr ceux défendus au Canada anglais, mais aussi par les élites québécoises, y compris par des nationalistes, en particulier ceux convaincus des vertus du multiculturalisme qui, sous sa facture moderne, recoupe chacune des grandes valeurs monarchiques.

Êtes-vous républicain ?

Le projet de Charte étonne et choque d'abord parce qu'il pose le contrat social dans une perspective républicaine, un système de valeurs généralement étranger aux us et coutumes politiques du Québec et du Canada. Passons vite sur la république de Platon ou celle de Cicéron pour rappeler que le républicanisme moderne se présente à la fin du XVIIIe siècle comme une inversion du principe de légitimité : le peuple est la seule source du droit. En ce sens, il ne peut avoir tort, y compris dans sa fureur, au moment de briser les chaines de mille ans de paternalisme monarchique, comme l'illustre l'épisode de la Terreur durant la Révolution française. Le bien émane donc du consentement des gouvernés. Sur des enjeux comme la peine de mort, l'avortement ou l'intégration des immigrants, ce n'est pas aux « lumières » bienveillantes des élites à voir ce qui est bon pour le peuple, mais au peuple lui-même à exprimer ce qu'il considère juste. Une fois émancipé du carcan idéologique imposé par les élites, le peuple se rallie toutefois à une constitution qui émane de lui et autour de quelques principes, toujours les mêmes, qui tiennent à la liberté, la solidarité et à une égalité absolue de chaque citoyen, quitte « à renverser le gouvernement s'il vient à méconnaître ces fins. »

En république, la majorité est l'incarnation du droit, quitte à imposer ses valeurs aux minorités. L'égalité ne peut être contingente à la liberté qui est d'ailleurs factice si elle ne repose pas sur l'émancipation totale envers les valeurs et les préjugés de l'«Ancien Régime». Qui plus est, chaque république a eu maille à partir avec les systèmes religieux associés à la monarchie, parfois de manière particulièrement éclatante, comme durant la révolution française (1789), la révolution russe (1917) ou la révolution turque (1923). Dans tous les cas, les républiques ont ressenti le besoin d'extirper en profondeur les préjugés religieux, comme ferment de l'inégalité et du despotisme, surtout quand ils empiétaient sur le pouvoir politique.

Certains ont vu de l'« excès » dans cette entreprise de rééducation menée par les Jean-Jacques Rousseau, Robespierre, Lénine ou Mustafa Kemal, ce qui n'est pas toujours faux. Il demeure que la laïcisation de l'État n'est pas une opération anodine, mais repose sur une nouvelle manière de penser le contrat social en s'assurant que la souveraineté populaire ne puisse être contestée par des systèmes de valeurs rivaux, qui défendraient par exemple l'inégalité entre les hommes et les femmes, la supériorité morale d'une intelligentsia ou un quelconque lien entre une Église et l'État.

On se doute qu'une telle vision sonne étrange en regard de l'histoire du Québec. Elle fut pourtant bien présente à l'époque des patriotes, fermement républicains, admirateurs des institutions américaines et qui eurent évidemment leur part de problème avec le clergé catholique, risquant même l'excommunication et la privation des sacrements.

Pour expliquer la jactance des anti-chartistes qui parlent d'intolérance, on invoque parfois le manque d'habitude des Québécois à débattre de la « chose publique » (res publica). C'est là encore une manifestation de notre héritage monarchique, où le bon peuple est d'abord conditionné à recevoir son prêt-à-penser des élites. Pour une des premières fois, le Québec est invité à réfléchir en termes républicains.

Pas étonnant que les principes de la Charte se heurtent chez plusieurs à un mur d'incompréhension. Sans doute Jacques Parizeau, Lucien Bouchard ou Françoise David n'apprécieront pas de voir leur point de vue confondu avec une conception monarchiste du monde. Après tout ils peuvent invoquer toute une tradition moraliste et légitimiste qui traverse l'histoire du Québec. De mon côté cependant, j'aime et j'estime l'argumentaire des défenseurs du projet de charte qui mettent d'abord de l'avant des principes comme l'égalité de tous devant l'État, quelle que soit leur origine ou leur religion; un courant certes minoritaire dans l'histoire du Québec, mais tout de même l'occasion par excellence de renouer avec le véritable idéal des patriotes qui, dès 1837, souhaitaient assurer à chacun la plus parfaite égalité juridique et les mêmes droits que ceux reconnus à la majorité démocratique et historique.

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