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La Tunisie revisitée

01/06/2013 10:21 EDT | Actualisé 01/08/2013 05:12 EDT

Il y a un peu moins de deux ans, la Tunisie organisait sa première élection libre depuis l'indépendance de 1956. La révolution de janvier 2011, qui a eu raison de la dictature laïque du président Zine el-Abidine Ben Ali, était encore fraîche dans les mémoires. Tous les espoirs de bonne gouvernance étaient permis. Avides de changement, les Tunisiens ont participé avec enthousiasme au scrutin visant à doter le pays d'une Assemblée constituante, malgré l'inquiétude que suscitait le parti islamique modéré Ennahda, favori dans les sondages. Bon nombre de citoyens espéraient qu'un gouvernement dirigé par Ennahda se comporte de manière démocratique et respecte les objectifs de la révolution.

Le 23 octobre 2011, Ennahda a remporté une pluralité de sièges à l'Assemblée constituante. Mais en revisitant la Tunisie 19 mois plus tard, on constate qu'une grande partie de sa population a vu ses craintes devenir réalité. Tunis demeure une capitale protégée par autant (sinon plus) de barbelés, de policiers et de soldats que sous le régime de Ben Ali. Le gouvernement d'Ennahda est ouvertement critiqué par la population et les partis d'opposition pour son attitude laxiste envers les groupes religieux conservateurs qui ont proliféré depuis la fin de la dictature.

Après la révolution, ces groupes ont en effet recruté des membres de manière agressive, ce qui a suscité une certaine panique au sein de la classe moyenne plutôt laïque de ce pays de 10 millions d'habitants. Exprimant volontiers leur point de vue en privé, des individus issus de cette frange de la population hésitent maintenant à dénoncer publiquement les politiques gouvernementales et l'influence des salafistes. La société s'en trouve sclérosée, alors même qu'une élection présidentielle est prévue pour l'automne.

Élu avec 37 % des voix, le gouvernement d'Ennahda est accusé d'employer des stratégies antidémocratiques afin de mettre en œuvre un train de mesures radicales et d'étendre son emprise sur le pays. Ces stratégies incluraient notamment : le remplacement d'imams modérés par des imams radicaux dans les mosquées; la nomination d'islamistes radicaux au sein d'organismes publics sans égard aux compétences nécessaires à l'accomplissement de leurs fonctions; l'indifférence envers l'assassinat de l'opposant politique Chokri Belaïd; ainsi que la promotion d'une constitution qui neutraliserait de facto toute opposition démocratique.

Ces allégations ont un poids médiatique considérable et font l'objet de vives discussions au sein de la population. Qu'elles soient vraies ou fausses, elles sont tout de même considérées comme crédibles par une grande partie de l'électorat. À la fois assiégé par des organisations salafistes et sujet à la vindicte populaire, le gouvernement tunisien est l'artisan de son propre malheur. Jusqu'à un certain degré, les salafistes ont bel et bien infiltré l'appareil d'État. Pendant ce temps, le gouvernement propose des amendements constitutionnels contraires aux aspirations de bon nombre de Tunisiens. Cela suffit à renforcer l'apparence de collaboration entre les islamistes radicaux et le gouvernement.

Le gouvernement tunisien est maintenant à la croisée des chemins et doit réévaluer sa vision de l'avenir du pays. Ses choix se résument à imposer une constitution qui pavera la voie à une dictature islamiste, ou promouvoir une démocratie islamique qui reflétera davantage la volonté populaire.

Le 17 mai dernier, le gouvernement a interdit la tenue du congrès d'Ansar al-Sharia sous prétexte de menace à la sécurité publique. Ce faisant, il a pris ses distances des groupes radicaux et a implicitement reconnu le tort que ceux-ci ont causé à sa réputation. La police antiémeute a dû faire face à des centaines d'islamistes endurcis à Ettadhamen, en banlieue de Tunis, ainsi qu'à Kairouan, au centre du pays. Toutefois, bon nombre de Tunisiens croient que ces affrontements n'étaient qu'une diversion visant à rassurer temporairement la population.

Ayant perdu la confiance d'une grande partie des électeurs qui l'ont appuyé lors du scrutin pour la constituante, le parti Ennahda pourrait être tenté de manipuler les résultats de l'élection présidentielle de l'automne afin de demeurer au pouvoir. Doté d'une légitimité faible reposant sur à peine 37 % des voix, il fait l'objet d'une surveillance attentive de la part du public. Toute ingérence dans le processus électoral donnera assurément lieu à des manifestations de masse et des violences, si ce n'est à une répétition des événements de janvier 2011. Le gouvernement ne doit pas oublier que le peuple tunisien porte encore en lui les germes de la révolution.

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