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Périple au Mali

26/05/2013 10:32 EDT | Actualisé 24/07/2013 05:12 EDT
Gilles Clairoux

Après avoir suivi, à partir du Canada, les avancées d'Al-Qaïda au nord du Mali qui menaçaient à la fin de l'année 2012 de s'emparer de la capitale Bamako, voilà qu'à la mi-janvier 2013, les médias ont commencé à couvrir l'intervention rapide et décisive des troupes françaises, qui ont prêté main-forte à l'armée malienne et restauré l'autorité gouvernementale dans le nord du pays.

Qu'elle ait été effectuée, ou non, dans le but de protéger les intérêts stratégiques français, cette intervention était tout de même essentielle et très appréciée de la population locale. Depuis, les reportages en provenance du Mali sont malheureusement redevenus aussi rares qu'ils ne l'étaient avant le déclenchement de cette crise. En temps normal, il semble que ce pays, et la vie de ses habitants ne sont tout simplement pas dignes de mention.

J'ai donc décidé d'entreprendre un long périple, qui m'a mené de Bamako à Douentza, dans le but d'observer l'impact des troubles des deux dernières années sur la population locale. Mon contact sur place m'a conseillé d'employer les mêmes modes de transport que les Maliens, c'est-à-dire l'autobus, le taxi collectif, la pirogue et la marche. Considérée plus sécuritaire, cette incursion dans leur vie quotidienne me donnerait également un aperçu plus juste de la situation. Cette stratégie m'a semblé être une excellente idée lorsque je sirotais un café au lait en lisant mon journal au Canada. Mais une fois parvenu à destination, les autobus bondés, les bouffées de poussière et de gaz d'échappement, la fiabilité douteuse de la mécanique et des conducteurs ainsi que la chaleur écrasante (40 degrés sans climatisation) m'ont fait douter mon choix à maintes reprises.

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Les soldats français au Mali


À Bamako depuis à peine 72 heures, des Maliens de divers horizons venaient déjà discuter avec moi, en toute franchise, de la prochaine élection présidentielle. À bien y penser, il n'y avait pas lieu d'être surpris, car bon nombre de Maliens croient que le gouvernement actuel manque de légitimité et ne dispose pas des moyens nécessaires pour remédier aux difficultés - ou plus exactement aux problèmes urgents qui affligent le pays. Les gens veulent du changement et en ont assez du népotisme. Pour n'en donner qu'un exemple, le gouvernement a construit des centaines de logements abordables pour les couches les plus défavorisées de la population, mais ceux-ci ont été attribués à des fonctionnaires disposant de bonnes connexions dans le milieu politique.

L'élection présidentielle est prévue le 27 juillet 2013. Malgré tous les défis entourant la tenue de ce scrutin, la plupart des Maliens sont optimistes par rapport à la légitimité de leur futur président. Ils croient qu'ils éliront un gouvernement capable de parler en leur nom et d'agir dans leur meilleur intérêt. À cet effet, les Maliens méritent une élection réussie qui saura canaliser leur espoir d'un avenir meilleur.

Pourquoi devrions-nous, en Amérique du Nord ou ailleurs, nous préoccuper de la situation au Mali? Parce que comme citoyen du monde, c'est la chose humaine à faire. La lutte contre le terrorisme, les élections présidentielles et la bonne gouvernance sont des initiatives louables, à condition de savoir pourquoi nous les soutenons. Est-il naïf de croire que ces initiatives devraient avoir lieu pour venir en aide au million de Maliens souffrant de malnutrition et de conditions de vie extrêmement rudes?

La situation difficile dans laquelle se trouve le Mali n'a rien de nouveau. Les événements depuis plus de deux ans - incluant un coup d'État et la recrudescence de l'activité d'Al-Qaïda - ont cependant détérioré de manière constante et significative une situation déjà précaire, qui s'apparente désormais à une crise humanitaire. Je n'exagère pas: la malnutrition est endémique de Bamako, au sud, jusque dans les régions du nord. J'ai vu des jeunes enfants souffrant de cécité à cause d'une simple carence en vitamine A. J'ai vu l'infection d'un ongle mener à l'amputation d'un bras. J'ai vu des adultes et des enfants manger à peu près n'importe quoi (comme en témoignent d'ailleurs mes photos ci-dessous). Voilà le lot quotidien de millions de Maliens.

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A Journey to Mali


Le tourisme, qui était jadis une importante source de revenus, a périclité aussitôt que les pays étrangers ont fermé leurs ambassades et conseillé à leurs ressortissants de ne plus s'aventurer au Mali. Les ONG ont également plié bagages, ne laissant derrière elles que des panneaux routiers annonçant des projets de développement communautaire. De fait, la plupart des villageois que j'ai croisés n'avaient pas vu un seul étranger depuis près de deux ans. Ma tournée des villages de Mopti à Simkanma en compagnie d'un ami malien, notre parcours en pirogue de Mopti à Konna, puis notre trajet en auto jusqu'à Douentza ont renversé les rôles et fait de nous une véritable attraction.

À mon grand désarroi, je suis également devenu une source d'espoir. Le « touriste fou » que je représentais était en quelque sorte le signal que d'autres touristes allaient bientôt affluer. Mais peu importe leur opinion, les Maliens ont été extrêmement courtois à mon endroit. Par l'entremise de mon compagnon de voyage, j'ai eu la chance de rencontrer les sages de plusieurs localités. De plus, beaucoup de villageois n'ont pas hésité à faire un détour pour nous confier que l'extrémisme d'Al-Qaïda, totalement étranger à leur culture africaine, n'était pas le bienvenu chez eux. Au Mali, il n'est pas rare de voir une mosquée et une église chrétienne côte à côte dans le même village. Il revient d'ailleurs aux sages d'appliquer les traditions africaines, de sorte que les croyances religieuses ne détruisent pas la trame sociale de leur village respectif.

Les Nations Unies estiment que plus de 430 000 personnes ont dû fuir leur domicile depuis le début de 2012, et une très petite partie d'entre elles ont pu rentrer à la maison. 170 000 personnes sont toujours réfugiées dans les pays voisins, incluant la Mauritanie, le Niger et le Burkina Faso, et plus de 260 000 personnes demeurent réfugiées à l'intérieur même du Mali.

Des civils innocents ont perdu leur maison et leur emploi. Les enfants ont cessé d'aller à l'école. Pour éviter la ruine, certaines familles n'ont eu d'autre choix que de faire travailler leurs enfants ou de marier prématurément leurs jeunes filles.

Ces problèmes font suite à une sécheresse récente qui a causé des pénuries alimentaires. Au mois de janvier, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies estimait que 1,2 million de personnes souffraient d'insécurité alimentaire dans le nord du Mali. Dans plusieurs régions du pays, la pauvreté est endémique, les infrastructures sont insuffisantes et les soins de santé épouvantables.

Citations d'un article de Jacey Fortin, paru le 12 avril dans l'International Business Times

L'afflux de réfugiés dans les grands centres urbains tels que Mopti et Bamako créent en effet une pression sur leurs maigres ressources et leurs infrastructures déficientes. Il en résulte une hausse du coût de la vie et une recrudescence de la criminalité liée aux drogues, à la prostitution et au vol. Les plus pauvres en sont presque toujours les victimes.

L'armée française et le contingent de l'Union africaine ont cependant créé une opportunité d'agir. La communauté internationale a maintenant la possibilité de regrouper ses forces et d'améliorer la situation humanitaire au Mali. En tant que citoyen(ne), essayez un instant d'imaginer comment vous expliqueriez votre inaction ou votre désintérêt aux parents et aux enfants de ce pays.

Pour conclure, j'encouragerai le prochain président malien à sortir à l'occasion de son palais de Bamako pour prendre un bain de foule. Nul besoin d'aller aussi loin que le nord du pays. Les seules rues de la capitale, ainsi que sa décharge municipale, suffiront à lui rappeler ce pour quoi il a été élu et ce qu'il doit faire. Les Maliens espèrent un « président du peuple ». Merci, M. le président.

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