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Dommages collatéraux

10/04/2013 05:36 EDT | Actualisé 10/06/2013 05:12 EDT
AP
In this July 27, 2011 photo, the sun shines over a Range Resources well site in Washington, Pa. The company is one of many drilling into the Marcellus Shale layer deep underground and "fracking" the area to release natural gas. (AP Photo/Keith Srakocic)

Au Québec, nous avons 31 puits «modernes» de gaz de schiste, dont ceux de Leclercville et de La Présentation qui ont - ou ont eu - des fuites préoccupantes. Il ne s'agit pas d'un grand nombre, mais admettons que, statistiquement, cela soit significatif. Nous dirions alors que plus de 6 % des puits forés au Québec ont de sérieux problèmes.

Les experts en relations publiques des Forces armées utilisent l'euphémisme «dommages collatéraux» pour minimiser les dommages et les souffrances que d'innocentes victimes doivent subir lors de bombardements ou d'opérations militaires. Par exemple, si un «drone» frappe sa cible, mais tue ou blesse une douzaine de civils qui vivent dans les parages, on utilise cette expression, parfois suivie d'une autre: «Just too bad», indicative de la plus suprême insouciance.

De même, la fracturation hydraulique des gazières est responsable de «dommages collatéraux» à des personnes qui ont le malheur de vivre à proximité d'une tour de forage, mais aussi à ceux et celles qui vivent de l'agriculture, du tourisme, ou qui s'adonnent à la pêche sportive. Pour les premiers, les effets collatéraux sont immédiats; pour les suivants, on ne les voit pas dans la même image, car ils sont reportés dans le temps même s'ils deviennent de plus en plus visibles...

Les problèmes de santé font aussi partie de ces «dommages collatéraux» tardifs. Le professeur Ingraffea et ses collègues de l'Université Cornell nous disent que l'enjeu des gaz de schiste peut se résumer par la phrase lapidaire : «La richesse de quelques-uns contre la santé de plusieurs» (The wealth of a few versus the health of many).

La cooccurrence «dommages collatéraux» peut aussi s'appliquer au monde du travail. Pour chaque «job» créée par l'industrie des carburants fossiles, combien seront perdues dans d'autres secteurs? Par exemple à Gaspé, Pétrolia peut fournir des emplois, un certain nombre de mois-personnes, disons, mais combien de mois-personnes perdus dans le secteur du tourisme et des pêcheries? Et s'il fallait qu'une catastrophe survienne dans le golfe du Saint-Laurent comme dans le golfe du Mexique en 2010? Est-ce que Pétrolia aurait les reins assez solides pour indemniser toutes les personnes qui seraient lésées?... Entre Pétrolia et BP, il y a un monde!

L'industrie n'ose pas dire non plus que la fracturation de la roche est une technique dont le taux d'efficacité est aberrant. Selon Marc Durand, ingénieur-géologue à la retraite, l'industrie peut extraire aussi peu que 20 % du gaz contenu dans la roche, car il n'est pas économiquement rentable d'exploiter ce qui reste. Est-ce qu'un agriculteur achèterait une moissonneuse-batteuse pour ne récolter que 20 % du maïs dans son champ?

Dès que le puits n'est plus rentable, la compagnie le rebouche avec du ciment et en remet le contrôle et la responsabilité financière à la province de Québec. Le gaz et les autres fluides qui demeurent dans la roche vont migrer très, très lentement vers le puits et la pression va se rebâtir graduellement dans la structure pendant des siècles. Voilà de sérieux «dommages collatéraux» pour les générations à venir qui habiteront à La Présentation ou ailleurs dans la vallée du Saint-Laurent.

Il faut comprendre qu'un puits défectueux, comme celui de La Présentation, peut possiblement contaminer toute la chaîne alimentaire. Il est situé dans un champ de maïs, aliment de base qui sert à l'alimentation animale. Il est également à moins de 100 mètres de la rivière Salvail, dont l'eau est nécessaire à toute production agricole. Sans oublier le poulailler, lequel est situé à moins de 80 mètres de la tête de puits. Enfin, la partie horizontale du puits passe probablement sous plusieurs cabanes à sucre et cela peut contaminer les produits de l'érable. À long terme, la possible contamination des nappes phréatiques risque d'être la cause première de nombreux dommages collatéraux. Et à très long terme, c'est la biodiversité qui est en jeu.

L'industrie projette près de 20 000 puits de gaz de schiste au Québec et probablement plus de pétrole de schiste. Qu'est-ce qui est le plus important: les profits des pétrolières ou les pertes que d'innocentes victimes vont inévitablement subir?

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