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Technologie ou institutions

16/03/2014 08:51 EDT | Actualisé 16/05/2014 05:12 EDT

La «grande contraction», le vieillissement de la population et l'endettement des gouvernements alimentent un pessimisme ambiant. L'économiste Robert Gordon en témoigne :

« ... indépendamment de l'évolution cyclique, la croissance économique à long terme peut s'arrêter progressivement. Deux siècles et demi de l'augmentation des revenus par habitant pourraient bien se révéler être un épisode unique dans l'histoire humaine... L'accent est mis sur la croissance du PIB réel par habitant dans le pays à la frontière depuis 1300, au Royaume-Uni jusqu'en 1906 et aux États-Unis par la suite. La croissance de l'économie de la frontière s'est accélérée progressivement après 1750, a atteint un sommet au milieu du 20e siècle, et a été ralentie depuis. » (Gordon, 2012)

L'origine de cette évolution proviendrait d'un ralentissement actuel et futur de l'innovation. C'est toutefois un domaine où peu d'économistes possèdent un avantage comparatif.

La citation de Gordon soulève deux questions. Premièrement, le ralentissement à long terme de la croissance existe-t-il vraiment ? Deuxièmement, si c'était le cas, existerait-il d'autres voies plus prometteuses pour l'expliquer ?

Le PIB et l'intangible

Il n'y a pas lieu ici d'approfondir la première question, même si elle demeure un préalable. Que valent les données statistiques dans un monde de l'intangible ? Arnold Kling concluait récemment à ce sujet:

« Dans l'ensemble, on arrive à un verdict mitigé sur le PIB. D'une part, il est le meilleur moyen que nous avons pour mesurer la capacité économique. D'autre part, parce qu'il ne tient pas compte du surplus du consommateur, les statistiques du PIB nous amènent à prendre une vision trop pessimiste de l'économie. Il n'y a pas une grande stagnation. Il y a seulement un écart grandissant entre les taux d'amélioration économique et notre capacité à mesurer cette amélioration. » (Kling, 2014)

À ce sujet, il reprend la conclusion de l'étude de Murphy et Topel en santé :

« Les bénéfices cumulatifs dans l'espérance de vie après 1900 se sont élevés pour l'année 2000 à plus de 1,2 million de dollars pour l'américain représentatif, alors que les gains post-1970 ont ajouté environ $3,2 trillions par an à la richesse nationale, ce qui équivaut à environ la moitié du PIB. » (Murphy et Topel, 2006 : 871)

Conservons l'hypothèse de la présence d'une baisse à long terme de la croissance économique. Cette baisse pourrait-elle provenir d'ailleurs que du progrès technologique?

Comme la science économique est une science sociale, ne devrait-elle pas se tourner vers les caractéristiques des institutions pour comprendre les phénomènes ? Ces dernières ne privilégieraient-elles pas de plus en plus l'assurance ou le statu quo aux dépens de la flexibilité et de la destruction créatrice ?

La théorie de la décision

Habituellement, une décision implique des risques d'erreurs. Prenons l'exemple de l'approbation d'un nouveau médicament. Elle comporte deux sortes d'erreurs :

Erreur de type 1: Homologuer un médicament qui se révèle avoir des conséquences graves comme ce fut le cas pour la thalidomide avec son retrait du marché à partir de 1961.

>Erreur de type 2 : Refuser l'homologation d'un médicament valable et sans effet secondaire dangereux.

Les deux erreurs sont reliées. Une augmentation des contrôles en vue de s'assurer de plus de sécurité et ainsi diminuer la probabilité de la première erreur accroît du même coup la probabilité de refuser un médicament valable ou de commettre l'erreur de type 2. Les deux erreurs sont présentes et on ne peut pas y échapper. Ainsi, une décision rationnelle demanderait de pondérer la probabilité prévue des deux erreurs par leurs conséquences ou leurs coûts respectifs.

Cette simple théorie de la décision s'applique couramment pour chacun d'entre nous. Un ancien directeur du Bureau of the Budget des États-Unis écrivait :

« La conséquence d'une lacune dans l'établissement de mesures appropriées de performance entraîne souvent les individus et les établissements à devenir d'avides réducteurs de risques. Le succès général a peu de chances d'être reconnu, mais les 'fautes' individuelles peuvent être mises en évidence pour punition. » (Schultze, 1969: 207-8)

Les décideurs des organismes réglementaires ont ainsi tendance à surestimer les coûts de l'erreur de type 1, à cause des effets dévastateurs de ce type d'erreur pour leur carrière. Celle qui consiste à approuver un médicament qui s'avère avoir des conséquences néfastes est très visible, tandis que l'autre type d'erreur l'est beaucoup moins.

Une autre application de cette «théorie des erreurs» réside dans le principe de précaution. Un dictionnaire lui donne la définition suivante :

« Principe de précaution - Le doute sur un produit pour la santé publique entraîne l'arrêt de sa fabrication, importation, utilisation ou consommation sur le territoire national « . (Lakehal, 2002: 573)

Quel est le rapport relatif du coût de chacune des deux erreurs, dans l'application du principe de précaution ? Exprime-t-il un biais anti-croissant ? L'expression «dans le doute, abstiens-toi» vient remplacer l'expression «dans le doute, fais tout pour agir pour le mieux».

Des institutions favorables à l'inertie

Le progrès exige un système ouvert, permettant le phénomène que Schumpeter a qualifié de « destruction créatrice ». Celle-ci se réalise par la concurrence, qui s'identifie à la liberté d'entrée pour contester le statu quo. Elle entraîne un univers favorable à l'esprit d'entreprise et à la créativité.

Malheureusement, les bienfaits d'un système ouvert, tout comme les règles pour le soutenir, jouissent des propriétés d'un bien public, consommation commune et difficultés d'exclure, ce qui incite à resquiller. Par exemple, les entreprises en concurrence livrent le bien public d'une production économiquement plus efficace. Chacune a toutefois intérêt à demander une protection gouvernementale pour accroître ses profits. Mais la meilleure situation pour une unité n'est-elle pas d'être protégée dans un univers où les autres sont en concurrence ?

Il y a donc un risque que le système ouvert qu'est le capitalisme devienne ce qui est identifié de crony capitalism ou de capitalisme de copinage. La concurrence se déplace alors vers la recherche de rentes accordées par le secteur public. C'est le diagnostic qu'en font Phelps et Ammous :

« Aujourd'hui, le système capitaliste a été corrompu. L'État gestionnaire se charge de tout et décide de tout : du revenu des classes moyennes jusqu'aux bénéfices des grandes entreprises, en passant par la « politique industrielle »... Néanmoins, l'actuel système ne répond pas à la définition du capitalisme, mais relève d'un ordre économique différent, inspiré de Bismarck, à la fin du XIXe siècle, ou de Mussolini au XXe siècle : le corporatisme.

De bien des façons, le corporatisme brise la dynamique qui rend le travail attrayant, dope la croissance, ouvre à chacun de multiples possibilités. Il entretient des firmes léthargiques, gaspilleuses, improductives, bien introduites dans les cercles du pouvoir, aux dépens d'outsiders et de nouveaux arrivants plus dynamiques. Il privilégie de grands objectifs «industrialisation », de « développement économique » ou de « rayonnement du pays » au détriment de la liberté et de la responsabilité des agents économiques... Cet effacement du pouvoir des propriétaires et des innovateurs au profit de celui des politiques et des fonctionnaires constitue l'antithèse du capitalisme. » (Phelps et Ammous, 2012)

Cette tendance sera ici illustrée par la croissance réglementaire aux États-Unis et par le programme canadien de la mise en marché collective du lait.

La croissance de la réglementation

Dans le monde d'aujourd'hui, la réglementation gouvernementale est omniprésente. Le gouvernement fédéral américain publie quotidiennement le Federal Register qui donne toutes les règles et réglementations proposées ou finalisées. À sa première année de publication en 1936, il contenait 2 620 pages contre 77 249 pages en 2012, soit une augmentation de 2 848 pour cent.

C'est la même évolution du côté des dépenses fiscales et des programmes de subventions. Il y a quelques années, un courriel publicitaire me transmettait l'information suivante :

«Les Publications Canadiennes offrent au public une édition révisée de l'Annuaire des subventions au Québec 2011 contenant plus de 1800 programmes d'aide et de subventions provenant de divers paliers gouvernementaux et organismes.»

La mise en marché collective du lait

Le système de gestion de l'offre limitant les quantités de lait, d'œufs et de volailles produites et importées est un exemple de corporatisme favorable à l'inertie. Statistique Canada estime à 32,7 milliards de dollars la valeur au 31 décembre 2012, des quotas ou des droits de produire ces produits. Ce montant représente la valeur actualisée des rentes obtenues par les producteurs grâce aux contraintes du système de gestion de l'offre.

Pour la production de lait, les données québécoises sont ces ordres de grandeur : la ferme moyenne totalise 60 vaches laitières avec une valeur du quota de 25 000 $ par vache, ce qui donne une valeur marchande de 1,5 million de dollars pour le permis de produire du lait à cette ferme.

Ce système provoque des prix élevés pour les produits et empêche l'expansion vers les marchés extérieurs en croissance comme la Chine et l'Inde. En somme, c'est une source de pauvreté pour les Canadiens qui est toutefois âprement défendue par le petit groupe qui en profite.

Conclusion

Si le secteur public peut être perçu comme un vaste assureur, il devient, par ce fait, un protecteur du statu quo et une importante source d'inertie.

Bibliographie

Lakehal, M. 2002. Dictionnaire d'économie contemporaine et des principaux faits politiques et sociaux. Paris: Vuibert.

Schultze, C. L. 1969. « The Role of Incentives, Penalties and Rewards in Attaining Effective Policy », The Analysis and Evaluation of Public Expenditures: the PPB System, vol. 1, Washington DC: Joint Economic Committee, 201-225.

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