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Le recours à l'emploi comme mesure de rentabilité

09/11/2014 08:12 EST | Actualisé 09/01/2015 05:12 EST

Bryan Caplan (2007) identifie quatre familles de biais généralement partagées par les votants et favorables à la multiplication des interventions gouvernementales. Ce sont les suivantes : la dépréciation du pouvoir des processus de marché, la peur d'établir des relations avec l'étranger, le recours au nombre de travailleurs comme critère de rentabilité et enfin un pessimisme qui surestime la gravité des problèmes.

Qu'en est-il du recours au nombre de travailleurs comme critère de rentabilité ? Ne sommes-nous pas inondés d'annonces gouvernementales de création d'emplois subventionnés ? Donnons un exemple récent.

Le 17 octobre, Le Nouvelliste titrait : CGI débarque à Shawinigan : 300 emplois d'ici trois ans avec l'extrait suivant :

«Par ailleurs, personne ne voulait chiffrer concrètement la valeur de l'aide gouvernementale associée à ce projet... CGI bénéficiera d'un crédit d'impôt remboursable pour le développement des affaires électroniques, mais aussi d'une contribution financière annuelle non remboursable de 6 %, qui s'appliquera jusqu'à un maximum de 25 000 $ par emploi par année...

« Oui, le gouvernement donne quelque chose, mais au net, on est gagnant », assure [le ministre] M. Daoust. « En fiscalité, avec des emplois de cette qualité, on retrouve nos sous et plus. »

Le problème n'est pas nouveau

Avec l'âge, une préoccupation devient récurrente : la question, ici le nombre de travailleurs comme critère de rentabilité, est-elle nouvelle ou a-t-elle une longue histoire ? Deux économistes à temps partiel du XIXe siècle montrent qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Simon Newcomb fut un astronome, mathématicien, économiste et statisticien d'origine canadienne. Voici un extrait d'une publication dans le Quarterly Journal of Economics en 1893 :

« La divergence entre l'économiste et le public est loin de se limiter au commerce extérieur. Nous trouvons un antagonisme direct entre eux sur presque toutes les questions impliquant l'emploi de la main-d'œuvre .... L'idée que l'utilité et l'importance d'une industrie doivent être mesurées par le travail qu'il donne à la main-d'œuvre est si profondément ancrée dans la nature humaine que les économistes ne peuvent guère prétendre avoir fait le premier pas vers son éradication. Du point de vue économique, la valeur d'une industrie est mesurée par l'utilité et le bon marché de son produit. Du point de vue populaire, l'utilitaire est presque perdu de vue, et le bon marché est susceptible d'être considéré aussi bien d'un côté comme un mal que comme une bonne chose de l'autre. Le bénéfice est censé être mesuré par le nombre de travailleurs et la somme totale des salaires qui peut être acquise par la poursuite d'une industrie. Nous le voyons dans l'importance constante accordée par nos législateurs à la création de nouvelles industries et de l'emploi qu'elles engendrent. La législation ne reflète ici que le sentiment d'une grande majorité de la communauté des affaires. » (p. 380)

En reprenant les mots de Newcomb, les économistes d'aujourd'hui peuvent-ils prétendre avoir fait les premiers pas vers l'éradication de l'idée que l'importance d'une industrie doive être mesurée par le travail qu'elle donne ?

Avec les Sophismes économiques et les Pamphlets écrits entre 1845 et 1850, le journaliste économique Frédéric Bastiat demeure encore aujourd'hui un excellent pédagogue sur la notion de coût d'opportunité ou de renoncement [voir La vitre cassée (p. 14-16)] et sur les bienfaits du libre-échange, sous toutes ses formes. À ce sujet, devant le rival qui n'est nul autre que le soleil, il est savoureux de lire son texte, Pétition des fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers, réverbères, mouchettes, éteignoirs et des producteurs de suif, huile, résine, alcool et généralement de tout ce qui concerne l'éclairage (p. 35-39). Il avait ainsi pressenti le développement des tableaux interindustriels et de leur utilisation non appropriée avec l'hypothèse d'un coût d'opportunité nul.

Bastiat écrit :

« Il existe toujours un rapport entre l'effort employé et le résultat obtenu. Le progrès consiste-t-il dans l'accroissement du second ou du premier terme de ce rapport ? Les deux thèses ont été soutenues...

Selon le premier système, la richesse est le résultat du travail. Elle s'accroît à mesure que s'accroît le rapport du résultat à l'effort...

Le second professe que c'est l'effort lui-même qui constitue et mesure la richesse. Progresser, c'est accroître le rapport de l'effort au résultat. »

Et il ajoute :

« Il est bon de remarquer que la pratique universelle des hommes est toujours dirigée par le principe de la première doctrine...

La doctrine opposée est à l'usage des théoriciens, des députés, des journalistes, des hommes d'État, des ministres, des hommes dont le rôle en ce monde est de faire des expériences sur le corps social. »

Le contre-exemple de l'emploi agricole

Avec le seul critère de l'importance relative de l'emploi, l'évolution du secteur agricole devrait être qualifiée de faillite. Regardons les données des recensements décennaux canadiens. En 1881, 48,1%, des personnes occupées se retrouvaient dans des entreprises agricoles; pour l'année 1951, moins de vingt pour cent soit 18,4% des emplois étaient dans ce secteur contre un maigre 1,8 % en 2011.

Cette évolution phénoménale de l'emploi relatif de ce secteur indique-t-elle une détresse ou plutôt un fort dynamisme ?

Conclusion

Cet enseignement que l'emploi n'est pas une mesure de rentabilité trouve son application dans le contexte de l'austérité annoncée dans l'évolution des dépenses publiques. Comme en témoigne la métamorphose de l'agriculture sur plusieurs décennies, les pertes d'emploi, quel que soit le secteur, ne sont pas nécessairement des signes de détresse.

Qu'en est-il de la rentabilité fiscale des subventions à l'emploi dans le projet de CGI ? À ce sujet, je choisis de me taire afin de préparer une demande de subvention pour retarder la prise de retraite. Avec mon type d'emploi, le gouvernement devrait y retrouver sûrement « ses sous et plus » !

Ce billet a aussi été publié sur Libres Échanges, le blogue des économistes québécois.

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