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Devrions-nous bannir de notre vocabulaire le mot productivité?

22/05/2014 11:54 EDT | Actualisé 22/07/2014 05:12 EDT

Le thème de la productivité est énormément utilisé dans les commentaires économiques. Cependant, il fait souvent l'objet de propositions tautologiques. La productivité est un simple rapport entre le volume de la production et la quantité des facteurs utilisés pour la réaliser. Rien n'est plus simple et il est sûrement permis de sourire devant la «profondeur de pensée» des citations suivantes :

Il faut désormais accorder la priorité à l'obtention d'un meilleur taux de croissance du revenu réel des Canadiens. La chose est possible, et l'une des meilleures façons d'y parvenir est d'améliorer la productivité.
(Conseil économique du Canada, Dix-septième exposé annuel : un climat d'incertitude, 1980 ; 135)

La productivité est un des déterminants les plus importants de la croissance économique à long terme... La prospérité économique future du Québec dépendra donc en grande partie de son habileté à relever le défi de la productivité.
(McIntosh et Martin, 2004 : 1)

Principes de science économique et productivité

Même s'il est plutôt facile de critiquer les multiples références au concept de productivité, quelle voie peut-on proposer pour mieux comprendre ce concept ? Peut-être par déformation professionnelle d'enseignant, je crois qu'il est essentiel de se référer aux principes de base de la science économique. Généralement, la première fois qu'un étudiant se familiarise avec le concept de productivité, c'est au moment de l'étude des marchés des facteurs de production. Il apprend alors que la courbe de la demande d'un facteur de production, dérivée de celle de la demande d'un produit, se confond avec la courbe de la productivité marginale de ce facteur. La productivité marginale, quant à elle, est la valeur de la production attribuable à la dernière unité employée du facteur. Le point de rencontre entre la demande et l'offre du facteur détermine un prix qui donne aussi la productivité marginale d'équilibre.

Ce modèle comporte de multiples implications. Par exemple, une région où le facteur travail est relativement abondant a un salaire d'équilibre plus bas et aussi une productivité marginale du travail moindre. Si ce n'était pas le cas, par exemple à cause de salaires artificiellement maintenus, il en résulterait du gaspillage et du chômage dans cette région, qui aurait ainsi une productivité qui serait mal adaptée à la présumée surabondance de la main-d'oeuvre. Ainsi, une productivité marginale plus basse dans cette région n'est pas un signe d'inefficacité ou de gaspillage, mais, au contraire, une condition pour maximiser le revenu réel tant qu'une surabondance relative de main-d'œuvre persiste.

Cette règle s'applique aussi au travailleur individuel : il ne doit pas chercher à maximiser simplement sa rémunération horaire, car il pourrait en résulter beaucoup d'heures inemployées. De même pour une économie, la maximisation de la productivité d'un facteur de production n'est pas un critère valable pour réaliser l'efficacité. La course à l'accroissement de la productivité pourrait-elle perdre ainsi tout son sens? Faudrait-il, par exemple, applaudir au lieu de dénoncer les différences régionales de productivité en présence de conditions régionales différentes sur le marché du travail ?

Ce cadre d'analyse permet de douter de la pertinence d'une proposition d'un éminent économiste lors du Discours sur le Budget de 1981-1982. Ce ministre des Finances y annonçait une augmentation de la contribution des employeurs au financement des programmes de santé qui passait de 1,5% à 3% de la feuille de paie. Il vantait cette mesure en ces termes :

Elle [la contribution des employeurs] joue enfin, dans le sens de l'accroissement de la productivité des entreprises, ce qui, dans le cadre de marchés de moins en moins protégés, est excellent. (Ministère des Finances, 1981 : 25)

Si cette mesure implique de tels bienfaits, pourquoi n'a-t-il pas haussé la contribution à 5, 10 ou même 20%?

En somme, la productivité peut être comparée à un taux de change comme celui du dollar canadien. Un accroissement du dollar canadien accroît directement le revenu réel des Canadiens puisqu'il augmente leur pouvoir d'achat pour les produits étrangers. Toutefois, il ne découle nullement de cela qu'il faille accroître la valeur du dollar dans les présentes conditions, ou encore que toute hausse de sa valeur puisse être considérée comme favorable au public canadien. En cette matière, il ne faut pas aller trop vite en affaire. Toute appréciation des mouvements de taux de change demande une analyse poussée pour bien identifier les forces en présence.

Le principe directeur de rattrapage

Le refus de placer la question de la productivité dans le cadre du marché des facteurs de production oblige régulièrement les intéressés à recourir au principe directeur du rattrapage comme base de politiques industrielles. Selon ce principe, si les facteurs de production des Maritimes avaient les mêmes caractéristiques que ceux de l'Ontario, ils auraient les mêmes revenus. Il faut donc éliminer ces différences. Malheureusement, ce principe du rattrapage ne découle pas de l'analyse économique, mais en est plutôt la négation, puisqu'il nie, d'une certaine façon, la division du travail. Les promoteurs d'un rattrapage du Canada ou du Québec, en ce qui concerne la part des dépenses consacrées à la recherche scientifique ou à l'importance relative des secteurs dits de pointe, oublient presque toujours de caractériser notre pays ou notre province du point de vue de la division internationale du travail, ce qui affaiblirait énormément leur argumentation. Chacun a ses avantages et ses faiblesses.

Conclusion

En somme, comme une faible croissance de la productivité n'est pas nécessairement un indice de mauvaise performance économique, la maximisation du taux de croissance de la productivité n'est pas nécessairement un objectif valable et ne peut servir de critère d'évaluation des différentes activités. Il en est sûrement de même pour le critère imprécis des retombées économiques et des effets d'entraînement. Mais alors, quel est le critère pour juger de l'efficacité des politiques et aussi des différents projets ?

Ce critère d'appréciation est pourtant fort simple : c'est celui de la rentabilité. La question qui doit être posée est claire : les bénéfices attendus d'une activité ou d'un projet sont-ils supérieurs aux coûts prévus ? Si la réponse est affirmative, le projet contribue à accroître le revenu réel de la population et doit être réalisé, même si le projet n'a pas les caractéristiques de modernisme ou de technique de pointe.

Conséquence majeure : le concept de rentabilité ne devrait-il pas remplacer les multiples références au concept imprécis de productivité ?

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