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Dany Laferrière, ou le séisme positif

17/12/2013 12:04 EST | Actualisé 15/02/2014 05:12 EST

Dany Laferrière, c'est avant tout pour moi un jeune homme qui venait d'Haïti, fuyant la dictature macoute, et qui vint me voir à la maison où nous avons passé toute la nuit à parler de littérature (lui et moi ne parlons que de ça).

C'est aussi le jeune écrivain qui m'appelait pour me lire quelques pages de son premier roman (Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer) et me demander mon avis. Je lui ai dit alors que son style léger et sautillant me rappelait un de mes écrivains préférés, Henry Miller, et que s'il maintenait ce ton jusqu'à la fin du livre, ce serait un succès. Je ne m'étais pas trompé.

Dany, c'est encore celui qui vint un jour me rendre visite accompagné de sa femme Maguy avec qui je prends toujours plaisir à discuter des choses de la vie. Ce jour-là, ils avaient emmené leur fille encore toute jeune. Nous étions assis dans le salon, plus ma femme, qui s'appelle également Maggy (Dany et Maguy - Gary et Maggy), quand tout d'un coup j'eus une intuition incompréhensible et je me suis levé en courant pour aller voir ce que faisait la petite fille. J'arrivai au moment précis où elle allait décrocher une trappe qui l'aurait frappée à la tête et précipitée au bas d'un escalier à pic de plusieurs mètres qui conduit au sous-sol ; ce qui l'aurait à coup sûr tuée ou gravement blessée. Sous le choc, je n'ai rien dit à Maguy et à Dany. Ce n'est que 20 ans après que je leur ai raconté l'histoire.

Sautons plusieurs années et voyons Dany aujourd'hui à l'Académie française.

Mes réactions? Je suis ravi de cet honneur qui rejaillit à la fois sur le Canada, le Québec et Haïti. Un académicien, ce n'est pas rien. C'est quelqu'un qui veille à la bonne marche du dictionnaire en décidant des usages linguistiques. Une tâche d'autant plus utile à notre époque si relâchée, où les tweets et les courriels écrits à la va-vite font perdre de plus en plus le goût de la belle langue.

J'ai lu quelque part qu'une femme écrivaine traitait Dany d'anti-Québécois. Mais de quoi parle-t-elle? Est-ce être anti-Québécois que de ne pas oublier ses origines? Ce genre de propos, à saveur nationaliste, m'a toujours irrité, car un écrivain, un être humain, n'appartient à aucune terre. Le lieu de sa naissance ou l'endroit où il vit ne doivent en aucun cas limiter son entière liberté. Il fait ce qu'il veut, quand il veut, et ne doit rien à personne. D'ailleurs, comme je l'ai déjà dit: Toute terre est prison. C'est le titre de mon dernier recueil de poèmes.

Les trois terres de Dany (le Canada, le Québec et Haïti) ont tout à gagner de cet honneur. Aucune d'elles n'y avait encore eu droit. Mais c'est Haïti qui a peut-être le plus à en tirer, vu son état de misère et d'abandon. Le séisme positif de Dany contrebalance celui de 2010.

Et puis, il apporte du nouveau à l'Académie elle-même, vieille dame vénérable, mais un peu guindée, qui a peut-être besoin d'un lifting et d'une cure de jouvence, à cause de son vieil âge et de son côté un peu rigide (je pense entre autres à l'épée et à l'habit vert). Dany lui apportera son sens de l'humour, ce goût de la blague, de rire de tout, même du tragique, si typique d'Haïti.

J'aimerais enfin dire bravo à l'Académie française qui a accueilli un homme de Petit-Goâve, mais aussi d'autres étrangers comme, par exemple, une femme écrivaine d'Algérie, Assia Djebar, François Cheng, un Chinois, et Amine Maalouf, un Libanais. Par ces temps de xénophobie et de haine de l'autre, tant en France qu'en Grèce, et ailleurs, quel beau signe d'ouverture à autrui! Je peux donc me remettre à rêver comme en mai 68...

L'extrême droite ne passera pas!

Merci l'Académie! Merci Dany!

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