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Le racisme d'un océan à l'autre

07/01/2017 08:06 EST | Actualisé 07/01/2017 08:06 EST

Le racisme m'interpelle autant que le mépris des pauvres. Et c'est probablement pour les mêmes raisons. Je m'insurge contre les discours qui prônent le rejet de l'autre sur la base de mauvais sentiments que l'on éprouve à son égard. Je tiens pour de la pure imbécillité tous les propos qui dénigrent des groupes de notre communauté.

L'empathie échappe aux racistes. Et sans empathie, on vit piètrement son humanité.

J'ai déjà été un immigré. Et c'était dans mon propre pays. J'ai vécu quelque temps au Canada anglais. J'ai effectué ces petits boulots que l'on offre généralement aux gens venus d'ailleurs. Et, du coup, j'ai été victime de racisme. Suffisamment pour pouvoir marcher dans les bottines d'un métèque et ressentir ce qu'il peut vivre.

Parmi les sales boulots que j'ai effectués, il y eut celui de journalier dans un atelier de fabrication de palettes de bois pour l'entreposage. C'était dans la vallée de la rivière Fraser, quelque part en Colombie-Britannique. Le patron était aveugle et il m'avait embauché en tâtant mes biceps. Il avait conclu que je pouvais faire l'affaire.

Je me sentais comme un cheval de trait, bien sûr, mais c'était mieux que de ne pas travailler.

Je passais mes journées avec un pistolet à pression dans les mains pour clouer des planches et encore des planches. Mes mains tremblaient à la fin de la journée à la suite de tous ces contrecoups qu'elles avaient dû absorber. Je renversais toujours le cinquième des chopes de bière que je buvais après le travail.

Mes collègues étaient ouvertement racistes. Ils ne manquaient jamais une occasion d'être fielleux envers les Noirs, les Pakistanais, les Indiens et les Chinois. Tous y passaient. Mais ils avaient fini par m'épargner au bout d'un temps.

-Malgré qu't'es un Frenchie, t'es un Blanc, me disaient-ils. T'es pas un foutu Pakistanais...

Je devais prendre ça pour un compliment, j'imagine. Mais cela ne me faisait pas cet effet. D'autant plus qu'ils se moquaient ensuite des autochtones, groupe auquel je suis génétiquement associé via ma grand-mère paternelle, une Anishnabeg. J'ose à peine imaginer ce qu'ils pouvaient dire des Québécois une fois que j'avais le dos tourné...

Je tentais de ne pas les écouter, de ne pas me laisser happer par leurs conneries. Je me disais qu'ils étaient de pauvres mecs auxquels il manquait tous des doigts. Ils s'en étaient tous coupés un ou deux en utilisant la table de sciage. Ce qui m'a d'ailleurs fait quitter ce boulot puisque je tenais à mes doigts et en avais assez de renverser de la bière sur le plancher...

***

J'ai ensuite travaillé dans une pizzeria à Whitehorse, au Yukon. Le livreur, un imbécile du Manitoba, avait écrit un graffiti dans les toilettes. Un graffiti qui disait qu'on devait demander au Frog si l'on voulait un blowjob. Le Frog, c'était moi bien entendu. Même qu'il m'avait dessiné grossièrement avec mes lunettes et ma bouche de grenouille...

L'auteur du graffiti raciste avait un drapeau confédéré des États-Unis dans son auto et ne tenait que des propos dénigrants envers tous ceux qui n'étaient pas comme lui, whiter than white, un summum de l'évolution humaine même pas capable de situer le Canada sur une carte géographique. Un abruti qui croyait faire partie d'une race supérieure. Il tenait les Pakistanais et les Québécois comme étant responsables de sa propre médiocrité.

Évidemment, j'ai dû le plaquer contre un mur pour lui apprendre la politesse. J'aurai défendu l'honneur des Frogs et des Pakistanais en quelque sorte. Ce qui lui a probablement fait haïr encore plus les étrangers, ces gens susceptibles qui ne savent pas se tenir à leur place, c'est-à-dire nulle part.

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J'ai aussi vécu le racisme au Québec, mais de l'autre côté de la barrière, dans le rôle du gars de la place qui a honte des gens de la place.

Je me souviens d'un sale type sur la Côte-Nord. Je m'étais improvisé traducteur pour un pauvre homme de Labrador City qui était tombé en panne au Nord du barrage de la centrale Manic 5. C'était un homme affable. Cet unilingue anglophone sollicitait mon aide afin de traduire la discussion qu'il ne pouvait pas avoir avec un garagiste unilingue francophone. Lequel se faisait une fierté d'être un vrai Québécois. C'est-à-dire un gros jambon avec le poil frisé comme un mouton.

-Dis à cette hostie d'tête carrée que j'va's réparer son char à la fin d'la journée, pas avant... Si c'était un Québécois j'l'aurais réparé tout 'suite... Mais cette hostie d'tête carrée... I' va attendre... Parle français, on est au Québec icitte!

Évidemment, je ne traduisais pas mot à mot ce gros animal stupide qui faisait honte à l'idéal que je me fais d'un Québécois. La discussion dura près d'un quart d'heure et toujours le francophone revenait avec des insultes tandis que l'anglophone ne laissait rien transparaître d'indigne.

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Une autre fois, j'étais dans un bar à Trois-Rivières et discutais en anglais avec une poétesse d'origine brésilienne qui faisait une courte visite de deux semaines dans le cadre du Festival international de la poésie. Je ne connaissais pas le portugais et elle n'avait aucune notion du français. L'anglais nous servait donc naturellement de lingua franca pour communiquer.

Or, voilà qu'un type vient nous interrompre en nous disant de parler français parce que nous sommes au Québec...

Je l'ai évidemment envoyé scier de manière suffisamment virile pour qu'ils nous laissent poursuivre tranquillement notre conversation.

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Les racistes me perçoivent parfois comme l'un des leurs. Rien ne m'est plus insupportable que leur tentative d'établir une complicité avec moi. J'ai l'air d'un Blanc, d'un Québécois pure laine, d'un homme fréquentable, probablement de confession chrétienne.

Du coup, on croit pouvoir se permettre de me tenir des propos méprisants envers les membres des communautés culturelles. Ne suis-je pas comme eux? Je devrais donc comprendre que ceux-ci ou ceux-là portent des linges à vaisselle sur la tête, qu'ils puent l'ail et volent dans des dépanneurs. Je ne suis pas comme eux, moi. Je ne vole pas nos jobs, nos femmes et notre argent. Je mange des fèves au lard. J'idolâtre le sapin de Noël. Je prie le petit Jésus...

Je fais donc naturellement partie de la gang jusqu'à ce que j'avoue au raciste que je ne mange pas de fèves au lard, ne fête pas Noël et ne pratique aucune religion.

Je mange de la salade de quinoa. Je célèbre l'épopée de Gilgamesh. Je hausse les épaules quand on détruit une église.

Bref, je refuse d'être cloisonné dans un groupe.

Ma culture est universelle. Mon pays, c'est celui de Gilles Vigneault. Un pays d'hiver où l'on accueille les gens des autres saisons pour qu'ils bâtissent des maisons aux côtés des nôtres. Il n'a rien à voir avec les zoufs qui ont peur de se faire envahir par du couscous.

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Je remercie ceux et celles d'ailleurs qui ne m'ont pas jugé selon mon appartenance à tel ou tel groupe. Ils m'ont accepté comme si j'étais un être humain traînant sa petite histoire et ne demandant pas mieux que de la raconter.

Je me sens toujours affable et hospitalier envers les étrangers parce que je me rappelle que je fus cet étranger une fois dans ma vie.

Cet étranger qui a bénéficié de l'accueil et de la chaleur humaine de ces braves gens qui ne parlaient pas sa langue et ne partageaient pas sa culture.