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Pourquoi je n'aime pas les universitaires

Je me sens souvent mal à l'aise parmi bon nombre d'universitaires qui, trop souvent, affichent leur suffisance en plus de se croire investis de la mission de donner des leçons à une humanité qui n'en demande pas tant.

08/07/2017 08:00 EDT | Actualisé 08/07/2017 08:34 EDT
shironosov via Getty Images
J'étais souvent seul et cela se concevait facilement: j'étais un intellectuel, un type qui avait lu Aristote, Platon, Voltaire et même Victor Hugo.

Je suis sans aucun doute un intellectuel. J'ai lu des livres épais comme ça et je crois même les avoir compris. Je ne professe pas la haine de l'intellectuel. Ce serait me tirer une balle dans le pied. Cela dit, je me sens souvent mal à l'aise parmi bon nombre d'universitaires qui, trop souvent, affichent leur suffisance en plus de se croire investis de la mission de donner des leçons à une humanité qui n'en demande pas tant.

J'ai moi-même souffert de cette mégalomanie qui affecte ceux que Rabelais appelait dans son temps les doctes ignorants. Je comprends d'autant mieux son talent pour décrire les beuveries et les ordures, quand on sait dans quel milieu le brave homme évoluait. Tout comme Rabelais, je suis de ce genre d'intellectuels qui ne se sentent pas bien parmi ceux qui se croient sages et éclairés. Je ressens leur vanité qui, invariablement, débouche sur de la fatuité. Je préfère, de loin, les gens humbles, disponibles à toutes les hypothèses et n'affichant jamais ce sourire narquois de celui qui prétend tout connaître parce qu'il croit posséder le mode d'emploi ainsi que les règles d'un jeu nourri de préjugés sociaux.

Il se passe quelque chose dans le transit vers les collèges et les universités. Quelque chose qui me répugne. Cette chose que l'on trouve aussi chez les nouveaux convertis. L'étudiant lit quelques lignes d'Aristote et le voilà qui se croit fort d'une science nouvelle qui explique même les cors aux pieds. S'il lit Nietzsche, c'est encore pire: il ne peut être que nietzschéen puisqu'il ressent lui aussi la solitude que lui impose son génie...

***

J'avais vingt ans et, comme l'écrivait Paul Nizan dans Aden Arabie, je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie.

Je savais, moi, et eux ne savaient rien. Ils ne voyaient que l'ombre de la réalité.

Je m'étais mis, bien sûr, à donner des leçons. J'étais même devenu un marxiste convenable qui articulait bien chaque syllabe et employait des concepts plus ou moins occultes pour le commun des mortels. Je n'étais pas fort pour vulgariser ma pensée. Je l'exprimais dans la langue des universitaires en me gaussant de ceux qui n'y comprenaient rien avec un sourire condescendant. Je savais, moi, et eux ne savaient rien. Ils ne voyaient que l'ombre de la réalité. De plus, ils n'avaient pas lu Nietzsche. Et même que ça ne leur disait rien du tout «nitche».

J'étais souvent seul et cela se concevait facilement: j'étais un intellectuel, un type qui avait lu Aristote, Platon, Voltaire et même Victor Hugo. On ne me la faisait pas à moi. Et j'avais l'arrogance que devait avoir le jeune Jésus devant les docteurs du Temple de Jérusalem, l'index pointant vers le ciel, prêt à montrer la Vérité à tout un chacun.

***

Puis j'ai décroché. Cela n'a pas été très difficile. Je gagnais mes études en travaillant comme préposé aux bénéficiaires. Les belles théories et les beaux concepts ne me servaient à rien lorsque j'étais confronté à la maladie et à la mort des humains dont je devais m'occuper. Je ne pensais plus à Nietzsche et à ses concepts. Ni à Karl Marx. Ni à qui que ce soit. Sinon aux poètes. Ma tâche pouvait bien se comparer à celle de Walt Whitman, infirmier sur les champs de bataille.

Pour tout dire, j'intellectualisais de moins en moins la vie. Elle n'en devenait que plus dense, plus authentique, même si je m'éloignais de l'institution et de la promesse d'un avenir meilleur en tant que scribe d'un quelconque pharaon.

J'apprenais à me laver de ma fatuité et de ma vanité. J'apprenais à redevenir humble, ouvert et transparent. J'apprenais à redevenir humain.

Je me suis aussi mis à prendre de la drogue et à avoir des fréquentations que d'aucuns auraient jugées mauvaises dans l'optique de bâtir une carrière dont je me contrefoutais. J'apprenais à déconstruire cette tête que j'avais bâtie sur de mauvaises fondations. J'apprenais à me laver de ma fatuité et de ma vanité. J'apprenais à redevenir humble, ouvert et transparent. J'apprenais à redevenir humain.

Mon narcissisme aura fondu au contact avec les vieux, les ivrognes, les prostituées et les drogués. Je leur en serai toujours reconnaissant. Je ne serais rien sans eux, sinon un rhéteur prétentieux pourri de sophismes et de formules toutes faites.

Alors que d'autres auraient pu croire que je m'enfonçais dans la misère, parce que je nuisais à mes chances de devenir un avocat ou un professeur, c'était tout le contraire qui se produisait. J'augmentais mon coefficient de bonheur et de reconnaissance envers la vie, cette vie que j'avais si longtemps détestée pour avoir trop longtemps marché les fesses serrées en me croyant investi de toutes les réponses.

Comment aurais-je pu avoir raison? Comment quelqu'un de triste qui tourne tout au drame peut-il justifier la valeur de sa philosophie à ses congénères?

Plutôt que de m'enfermer dans la solitude de l'intellectuel, je me suis mis à danser, rire et fêter avec tout un chacun.

Plutôt que de m'enfermer dans la solitude de l'intellectuel, je me suis mis à danser, rire et fêter avec tout un chacun.

Puis, un beau jour, j'ai tout foutu en l'air. J'ai abandonné mes études à la maîtrise en philosophie pour me redécouvrir moi-même dans la peau d'un vagabond errant d'un océan à l'autre.

Il y eut des moments difficiles, mais jamais il n'y en eut plus qu'au temps où j'étais universitaire. La liberté faisait mal, mais l'esclavage d'une vie sécuritaire et convenable me tuait.

***

Il y a peu d'universitaires parmi mes amis. Sinon des universitaires qui ont décroché de l'université pour mieux nourrir leur vie intellectuelle, entre autres.

Je m'ennuie profondément parmi les universitaires, même si je fais des efforts pour ne pas tomber dans les préjugés.

Je m'ennuie profondément parmi les universitaires, même si je fais des efforts pour ne pas tomber dans les préjugés. On pourrait croire que je suis envieux. Ce qui n'est pas le cas. Je n'envie pas les universitaires et leur belle barrière qu'ils appellent abusivement une carrière. Je ne dirai pas que je fuie leur compagnie. Mais je préfère de loin celle des analphabètes et des réprouvés sociaux qui ont du vécu.

L'école de la vie est une expression surannée. Ce n'est justement pas l'école qui me vient en tête. Seulement la vie. La vie sincère, authentique, poétique. La vie chargée d'émotions non feintes. La vie qui pleure, qui rit, qui hurle. La vie sans contraintes. La «liberté libre» dont parlait Rimbaud.

Oui, chers lecteurs, je suis un intellectuel.

Mais je suis aussi un pauvre con, comme tout le monde.

Et je préfère les cons pauvres aux cons bouffis d'assurance, de suffisance et d'arrogance.

Ces cons-là me font même pitié. Leur vie est gâchée. Ils sont comme des plantes qui auraient poussé dans un bocal, sans saveur et décoloré.

Nous n'avons qu'une seule vie à vivre, à moins que je ne me trompe.

Il serait dommage de la gâcher à marcher les fesses serrées pour faire plaisir à quelques êtres ridicules infatués d'eux-mêmes.

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