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Le règne de la stupidité

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Il m'est de plus en plus difficile d'accepter toute la stupidité et les réflexions de comptoir qui gangrènent notre société sans m'exprimer dessus. Consterné de constater que la connerie peut-être si contagieuse au contact d'un trop grand nombre d'esprits affaiblis par l'amas de médiocrité que l'on nous sert à longueur de journée à travers les médias, les politiques, les réseaux sociaux, les uns alimentant les autres dans un cercle infini qui ne sert qu'à nous abêtir encore davantage.

Aujourd'hui, je réagis à deux faits stupides qui traduisent à la perfection l'omniprésence de la pensée irréfléchie dans notre société.

L'imbécilité au service de l'intolérance

Il y a de ça quelques jours, je fus interpellé par une pétition qui circulait sur Facebook appelant le gouvernement à «refuser que le permis de conduire soit offert gratuitement aux immigrants». Ce ne fut pas la première fois que je vis une ânerie qui, de par son titre, indique assez clairement qu'une personne relativement brillante vient de mettre le doigt sur une affaire d'État. J'eus réagi immédiatement, blasé, me disant «(soupir) la stupidité n'a donc aucune limite» et je passai vite à autre chose, comme j'en ai pris l'habitude face aux inepties de ce genre.

Pour rappel, il fut un temps où rédiger et/ou signer une pétition était un véritable acte de résistance. Il fut un temps où signer une pétition était un acte de courage et de conviction. Il fut un temps où nous signions des pétitions pour défendre nos droits ou en demander de nouveaux pour tous. Il fut un temps où les pétitions faisaient preuve de grandeur. Aujourd'hui, c'est souvent l'inverse et nous sommes bombardés de pétitions exprimant le plus souvent ce qu'il y a de plus bête et de plus insignifiant, faisant de la stupidité l'un des grands piliers de notre société actuelle.

Mais voilà que, quelques jours après, je repensai encore à cette pétition. Je me décidai alors à faire une courte recherche pour trouver l'événement qui aurait pu initier la rédaction d'une telle pétition au français approximatif, que plus de 32 000 personnes avaient partagée. Après quelques clics sur internet, je tombai sur un article titré «Des cours gratuits de conduite automobile pour les réfugiés syriens».

Nous passions donc d'une affirmation de permis gratuit pour les immigrés à, en réalité, des cours gratuits de conduite pour des réfugiés. Je sus à ce moment-là que j'étais sur la bonne voie pour trouver l'origine de cette asthénie intellectuelle. Je poursuivis et ouvris donc l'article et commençai à le lire. J'y appris qu'une école de conduite automobile d'Edmonton offrait une formation gratuite aux 25 réfugiés syriens arrivés récemment dans la ville. Je trouvai donc la source de ce déversement de stupidités, d'amalgames et de contre-vérités si chères à tous les désinformateurs de notre époque.

Maamoun Hawa, propriétaire de l'école de conduite, explique que les nouveaux arrivants ont besoin de se familiariser avec des règles de base avant de circuler sur les routes d'ici. «L'hiver et les règles étaient la partie la plus difficile pour apprendre à conduire au Canada», dit-il.

Il est assez minable de voir qu'une telle initiative, qui devrait grandir leurs auteurs et notre société toute entière, puisse être détournée à des fins haineuses, xénophobes et racistes. Vous remarquerez que nous retrouvons toujours chez les auteurs de tels messages, une posture victimaire dans laquelle ces derniers aiment se baigner à longueur d'année. Cet exemple que je viens de décrire est malheureusement un cas parmi tant d'autres que nous voyons à profusion circuler ici ou là traduisant ce mouvement d'abêtissement général qui est en marche.

Blackface: l'ignorance ne peut servir d'excuse

Autre sujet du moment qui démontre encore une fois la dangerosité que peut avoir le manque de réflexion typique de la stupidité: le porte-parole québécois pour la défense de la pratique du blackface au Québec, monsieur Louis Morissette, se plaint d'avoir été obligé d'engager un comédien noir pour ne pas avoir recours à la pratique du blackface dans son dernier Bye Bye.

Cela semble avoir été une dure épreuve pour lui de devoir laisser une tribune à une personne faisant partie des communautés culturelles de notre province, à qui nous ne laissons habituellement aucune place.

Dans cette histoire, Morissette trouve avoir été brimé dans sa liberté de création, ne réalisant pas que d'en être réduit à ce genre de pratique, apparue au XVIIIe siècle sur notre continent, est justement une preuve de manque de créativité affligeante et une insulte à l'intelligence que nécessite la création, la vraie.

Morissette ne comprend pas que, dans le refus de voir sur nos écrans la pratique du blackface, il n'est en aucun cas question de refuser les moqueries, ni les caricatures envers les communautés culturelles. Il s'agit simplement de refuser une pratique ignoble chargée d'histoire et de symboles qui étaient faits pour alimenter les préjugés envers les personnes afro-américaines, que l'on décrivait comme alcooliques, stupides, maladroites, paresseuses, et autres qualificatifs de cette nature. Voilà pourquoi nous refusons de cautionner dans une société comme la nôtre une telle pratique, au moment même où nous devrions nous battre pour faire de la place aux talents venant des minorités!

Dans ce cas précis, nous gravitons à un degré supérieur de cette stupidité si dangereuse si nous n'y répondons pas avec intelligence. Au vu de sa célébrité, monsieur Morissette a une multitude de relais médiatiques pour s'exprimer et déverser ses théories dégradantes, attisant, volontairement ou non, ce racisme ordinaire qui s'installe dans notre province depuis quelques années. En tentant de justifier sa bataille d'un autre siècle, il en rajoute en usant de propos condescendants et méprisants envers des milliers de personnes faisant partie des minorités, se battant pour être reconnues pour leurs talents, leur art, leur capacité et leur génie au sein de notre société.

Les propos de monsieur Morissette semblent démontrer deux choses très distinctement. La première est probablement un manque de culture vis-à-vis de la lourdeur de l'histoire qui se cache derrière la pratique du blackface, expliquant les réactions négatives survenues à la suite de ses propos. La seconde est le manque de connaissance des réalités que vivent les différentes communautés culturelles qui forment le Québec que l'on aime.

Le blackface fut l'étalement, aux yeux de tous, du racisme des Blancs et de leurs répulsions envers la communauté noire, ce qui explique en partie ce refus au XXIe siècle de le voir réapparaître. Cette histoire nous offre la possibilité de dévoiler au grand jour la problématique, profondément ancrée structurellement dans notre province, qu'est la sous-représentation des communautés culturelles et leur exclusion dans toutes les sphères de notre société. Voilà pourquoi une vague de contestation semble avoir lieu pour dénoncer d'une seule voix cette pratique pour ce qu'elle représente concrètement aujourd'hui, au Québec. Ces dénonciations semblent porter leurs fruits sur la nécessité de mener une réflexion concernant la problématique de la sous-représentation de nos communautés culturelles au sein de la société québécoise, preuve que nous pouvons combattre la stupidité par des mots et des actions concrètes et collectives.

Le dictat des stupides

Ces deux exemples sont représentatifs de l'état actuel de la pensée simpliste et non réfléchie dont est victime notre société, et de leurs impacts selon la visibilité et l'importance de leurs auteurs. Il n'y a plus grand monde qui semble prendre le temps de la réflexion avant de s'exprimer. Plus grand monde qui semble prendre le recul nécessaire devant l'information que nous recevons prémâchée et prédigérée. Voilà pourquoi j'ai décidé de réagir et d'écrire ce bref billet pour que mon silence ne soit pas complice de la stupidité ambiante nous entourant.

Nous sommes sous le règne de la stupidité, celle-ci brisant toutes les frontières de l'intelligence collective. Nous laissons trop de place aux paroles écervelées, stigmatisantes, haineuses, racistes et xénophobes, laissant croire que celles-ci seraient majoritaires, en raison du silence assourdissant de la majorité qui, elle, ne l'est pas! N'hésitons plus à dénoncer les propos incitant à l'exclusion et à la stupidité afin de faire comprendre aux auteurs et relayeurs de ces désinformations intolérantes que nous refusons leur étroitesse d'esprit. Refusons de vivre un instant de plus dans une société ou la petitesse d'esprit et l'exclusion ont pris le dessus sur la grandeur de la réflexion et de l'ouverture.

La stupidité est dangereuse quand elle régit une société. Nous lui faisons une place de choix dans les actions publiques. Elle dirige les actions de nos gouvernements et joue à l'encontre de la construction d'une société composée de citoyens éclairés. Il faut ouvrir nos yeux et nos esprits.

«Est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d'autres individus, tout en n'en tirant lui-même aucun bénéfice ou en s'infligeant éventuellement des pertes.» - Carlo M. Cipolla.

Cette définition absolument édifiante ne vous rappellerait pas une certaine réalité que nous vivons au Québec depuis des décennies? Nous pourrions presque dire que son auteur l'a rédigé en ayant le regard dirigé vers notre belle province et ses dirigeants politiques qui ne sont pas à la hauteur des défis à relever!

En conclusion, je citerai Albert-Ena Caron qui disait: «L'intolérance et la haine prospèrent dans l'ignorance, la stupidité et le faux nationalisme.»

À bon entendeur, salut!

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