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La valise perdue

12/05/2013 09:29 EDT | Actualisé 12/07/2013 05:12 EDT
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Ce dimanche après-midi, le ciel est bleu, les gens sont heureux, et les valises sont prêtes. Prêtes à être mises dans le coffre d'un taxi puis en soute, pour un voyage d'une semaine au bord de la mer. Tous les problèmes, angoisses et stress quotidiens ont été laissés à la maison, bien enfermés dans une autre valise oubliée intentionnellement, que l'on se promet de ne rouvrir qu'au retour des vacances.

C'est le lendemain d'une tempête de neige, et même les routes en ont marre de la fonte de glace devenue boueuse et agaçante. Le taxi glisse sur l'asphalte mouillé, et les vitres baissées, cheveux au vent, on ne pense plus à rien sinon qu'au sable fin et chaud qui nous attend. Les lundis matins, si torturants parfois, deviennent à ce moment-là un mythe, loin derrière. Les vacances ! 5 consonnes et 3 voyelles, comme aurait pu le chanter Carla Bruni. Moment de sérénité et de pause enfin à portée de main. Un petit luxe acquis à la sueur des 9 à 5 hebdomadaires, où on tente tant bien que mal de ne pas perdre sa vie à la gagner.

Aéroport Montréal Trudeau : une queue kilométrique menace de se déployer vers les arrêts de bus extérieurs. Qui a parlé de basse saison ? Il n'y a pas qu'en février que les riverains partent pour la mer des Caraïbes. L'effervescence est palpable, comme à un défilé de mode. Sauf que là ce sont tous des vacanciers n'attendant qu'une chose, être avachis sur des transats bleus, tartinés de crème solaire, un verre d'un liquide quelconque posé à leur côté, et se faire rôtir comme un bon méchoui. On peut déjà apercevoir un chapeau de paille par-ci, par-là sur la tête de certains. Il y a un brouhaha de conversation malgré une petite inquiétude causée par la longueur de la file d'attente. L'ambiance est légère et les rires résonnent pendant qu'à pas de tortue, tel un troupeau, les voyageurs avancent en direction des stands d'enregistrement.

Une queue prioritaire se forme du côté droit. Celle des familles ayant des jeunes enfants. Une dame en orange tangerine pétant arbore un sourire flamboyant, et fredonne un air de samba familier. Des petites frimousses excitées comme des puces, branlent les chariots dans un joyeux vacarme. Passeport et billet d'avion en main, chacun attend patiemment la pesée des valises, soulagé lorsque la carte d'embarquement est remise. Exit le stress des kilos excédentaires ou des passeports périmés. On part pour de vrai !

Halte- manger et livre de compagnie balnéaire. Il y a à cela quelque chose de magique que de déambuler dans un aéroport, puis d'être mené à bord de l'appareil. Comme une déconnection temporaire face à la réalité. Après tout, on est bien quelques heures la tête dans les nuages.

Dans l'avion, l'état de lévitation général interfère quelques instants avec de troublantes perturbations atmosphériques, heureusement maîtrisées par le pilote. Une ovation générale gratifie le vol à l'atterrissage. En effet, ce n'est plus une évidence toute tracée que de retrouver la terre ferme.

Arrivée sur l'île, les visages sont déjà accueillants. Holà Señora ! Tampons officiels, photos, déclarations de douane, tout le monde est prêt à récupérer ses affaires et à démarrer le Fun time. Les corps sont moites et les tropiques saluent ses nouveaux visiteurs. En vacances à se prélasser, cela semble quelque peu grossier que d'être impatient et de se plaindre pour rien. Cependant, lorsque la totalité des passagers se dirige vers le car en direction de l'hôtel avec leurs valises et que vous n'avez pas la vôtre, votre perplexité se transforme soudain en crise de larmes.

Vous-même ne comprenez pas trop. Vous êtes en vacances enfin ! Qui vous dis qu'elle n'est pas simplement coincée dans la soute à bagages, et que le dévoué employé de la compagnie aérienne est en train de se démener pour la sortir d'un trou noir. Elle est peut-être déjà dans le bus. Ou quelqu'un se serait trompé et l'aurait prise par erreur. Elle vous attendra probablement déjà à l'hôtel. Puis là, une ombre au tableau. Et si on vous l'avait volée ? Oui, il y a les assurances, non vous n'aviez pas mis vos bijoux de famille à l'intérieur, mais quand-même. Vous avez tous vos effets personnels superflus, mais absolument nécessaires pour ces moments de bonheur que vous êtes venus chercher.

L'aéroport est désert lorsque vous êtes encore en train de remplir votre déclaration d'absence de valise. Tout le car attend, et lorsque vous entrez en larmes à l'intérieur, des regards réprobateurs vous dévisagent. Les yeux embués, vous cherchez une place, il n'y en n'a pas. Spontanément, une famille de trois personnes vous cède leurs places et vont occuper une rangée où la mère faute d'un siège supplémentaire, tient son enfant sur ses genoux. Vous ne le remarquez pas, trop préoccupée par l'absence de la valise. Vous les remercierez quelques temps plus tard. Le trajet dure un peu plus d'une heure pendant laquelle vous méditez sur votre Karma.

Qu'ai-je bien pu faire pour que cela me tombe dessus ? Mal étiquetée la valise, qui est peut-être à Frankfurt, ou tombée dans l'océan ? À ce stade-ci, personne ne le sait vraiment. L'hôtel est un paradis sur terre, et le personnel les anges de ce paradis. Vous tâchez de ne plus vraiment penser à la valise (quoique), et vous traînez dans votre jean devenu trop collant et vos baskets trop étouffantes, rêvant à la longue robe en coton colorée et aux sandales que vous aviez prévues pour la première journée. Vous sillonnez ce havre de paix et croiser des inconnus. Certains vous sourient, d'autres vous dévisagent interrogateurs, vous ne savez pas trop, mais qu'importe, ils ont l'air gentil.

Vous vous endormez, avec l'espoir que la valise sera là le lendemain matin, comme un cadeau de Noël. Le lendemain, la valise n'a toujours pas retrouvé son chemin, et la nouvelle commence à se propager qu'une personne dans le groupe a égaré ses affaires, et n'a ni vêtement de rechange, ni produits de toilette, ni rien. Commence alors à se tisser une sorte de chaîne de solidarité forte en compassion. Une femme enceinte vient vous voir et vous offre son maillot 2 pièces qu'elle avait apporté pour en faire cadeau. Elle vous prête un débardeur que sa mère lui a elle -même prêtée, et un short. Vous êtes sidérée par cet élan de gentillesse.

En repartant à votre chambre, vous tombez sur des personnes ayant eu vent de votre mésaventure, et vous font à leur tour promettre de leur faire savoir s'il vous fallait quelques crèmes quelconques, sandales ou autre chose. Vous pensez que le ciel les bénisse, et commencez à presque vous en vouloir d'avoir le cœur serré quant à l'absence grandissante de la valise. Vous y pensez, mais encore plus à ces personnes que vous ne connaissez pas et qui vous traitent comme une amie. Le lendemain, aucune valise. Vous vous résignez alors à quelques emplettes, à la boutique du coin.

Rendu au troisième jour, vous devenez la fille à la valise. Désormais, tout l'hôtel vous connait. 5, 10, 20, 50-60 personnes vous disent à quel point ils sont désolés pour vous. Certains boycottent des activités organisées par le tour opérateur en soutien à votre cause de la valise perdue. Vous vous sentez comme un maire en campagne. Parlant à gauche et à droite, ressentant la solidarité de ces personnes, et leur désir de partager un moment d'entraide entre êtres humains, avec vous. Avec l'incident de la valise, tout était devenu comme si toutes les barrières étaient tombées, et qu'il ne restait que le sentiment de vouloir faire du bien, comme cela se devrait tout le temps.

Au bout du cinquième jour, la valise arriva pendant la nuit comme une fleur, on ne sait d'où. Vous avez pris le soin de remercier chacun à nouveau. Leur exprimer votre gratitude face à leur humanité pour cette cause triviale qui était la vôtre, celle de la perte de la valise.

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