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Le PQ et le prix du livre: affirmer l'identité québécoise, mais laisser mourir sa littérature?

14/11/2013 01:32 EST | Actualisé 13/01/2014 05:12 EST

« Culture », « patrimoine », « histoire », « identité » : depuis près de trois mois, le gouvernement du Parti québécois se présente comme le champion de l'identité québécoise et de son patrimoine historique. « Affirmons-nous! », claironnent ses ministres sur toutes les tribunes. Pendant ce temps, le milieu du livre crie au secours. Des appels qui, pour le moment, restent sans réponse. Entre la fermeté du PQ dans le dossier de la « Charte » et sa tergiversation dans celui du prix réglementé du livre, le contraste est frappant. L'affirmation culturelle du PQ s'arrête-t-elle là où les marges de profit de Costco commencent à diminuer?

Avec un chiffre d'affaires annuel de plus de 700 millions de dollars, le livre est le premier secteur culturel au Québec. Le premier, avant le cinéma, avant la télévision, avant la musique. C'est bel et bien sa pérennité qui est en jeu ces jours-ci. Sans prix réglementé *, il y a fort à parier que les librairies indépendantes continueront de fermer leurs portes et que se constituera un authentique oligopole de trois ou quatre grands joueurs, qui pourront alors non seulement dicter les prix (à la hausse), mais également orienter les choix éditoriaux. La première victime sera la diversité culturelle, aussi bien dire la culture elle-même.

Évidemment, ce ne seront pas tout les livres qui écoperont. J.K. Rowling et Dan Brown peuvent dormir en paix, le Guide de l'auto aussi : ils font partie des 200 à 300 titres que vendent Wal-Mart et Costco. Ce qui est en jeu, c'est notre littérature nationale : la poésie, les romans un peu plus vieux et les essais un peu moins sexy, qui font partie des 20 000 à 50 000 titres que vendent les librairies. Certains parlent de cette défense de la littérature d'ici comme d'un combat d'élitiste. Bien au contraire, ce qui est élitiste, c'est de penser que les Québécois ne peuvent pas apprécier un roman un peu plus élaboré que Fifty Shades of Grey. Et si on leur proposait autre chose, juste pour voir? C'est ce font chaque jour les milliers de libraires qui réclament aujourd'hui un prix réglementé, mais qui se frappe au silence d'un gouvernement qui, depuis des mois, se vante pourtant de défendre l'identité québécoise.

Sortir du noir

Il faut sortir du discours misérabiliste qui entoure le livre et la lecture, il faut arrêter de parler de nous-mêmes comme d'une nation d'illettrés. Si la situation est préoccupante, elle n'est pas exclusive au Québec : certes trop faibles, nos taux de littératie sont néanmoins bien meilleurs qu'en France. Le ministère de l'Éducation a évidemment un rôle à jouer dans la lutte contre l'analphabétisme, tout comme les éditeurs, les auteurs et les libraires. Donner le goût de lire est leur mission, et pour y parvenir, la diversité reste leur meilleure arme.

Le milieu de l'édition au Québec n'a jamais été aussi fort, novateur et engagé. Il rayonne de tous ses feux, malgré un équilibre précaire et fragile. Il y a à peine quelques décennies, un certain Réjean Ducharme a dû se faire publier en France, puisque personne au Québec ne voulait de son œuvre. Si Ducharme écrivait en 2013, il serait publié chez nous, parce que des éditeurs et des libraires passionnés font, tant bien que mal, vivre les paroles d'ici. Ce sont ces gens-là qui demandent aujourd'hui au gouvernement du Québec de les protéger contre une concurrence déloyale qui les menacent. Les entendra-t-il?

On retrouve sans surprise dans le camp des partisans d'un prix réglementé, tous ceux qui font vivre au jour le jour la culture littéraire d'ici : auteurs, éditeurs, libraires, et bibliothèques. Dans le camp des opposants, quelques grandes multinationales et leurs porte-paroles attitrés : Wal-Mart, Costco et autres Institut économique de Montréal.

Le ministre Maka Kotto ne pourra pas plaire à tout le monde. Il devra choisir. De quel côté penchera sa décision? Cela reste à voir, mais on peut déjà dire que ce choix sera déterminant: le ministre de la Culture montrera ainsi si son gouvernement est honnête lorsqu'il prétend que sa défense de l'identité culturelle québécoise n'est pas qu'un slogan électoral.

Serons-nous forcés de conclure qu'au Parti québécois, la défense de la culture s'arrête là où les intérêts patronaux commencent? Que le PQ est prêt à s'aliéner certaines communautés culturelles, mais pas les multinationales? Espérons que non. Ce serait de bien curieuses priorités pour un gouvernement qui claironne depuis trois mois vouloir affirmer « ce que nous sommes et ce que nous voulons être». Au fond, ici, c'est le Parti québécois lui-même qui a l'occasion de montrer à la population ce qu'il est et, surtout, ce qu'il veut que le Québec soit.

* Le prix réglementé du livre consiste à permettre un rabais maximal de 10% sur les nouveautés pendant les 9 premiers mois seulement; les prix seraient ensuite libéralisés.

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