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«Le génie, c'est de pouvoir retrouver son enfance à volonté»

25/01/2015 09:10 EST | Actualisé 27/03/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

«Le génie, c'est de pouvoir retrouver son enfance à volonté.» - Gustave Flaubert.

J'exerce le plus beau métier du monde depuis plus de 25 ans: je suis clown. J'exerce la majeure partie de mes activités clownesques sur scène ou en piste. Pour moi, il s'agit d'un grand privilège de me retrouver sur une scène, devant un public qui a délibérément choisi de voir ma prestation artistique, car la manière avec laquelle je choisis d'aborder et de présenter ma personne clownesque leur plaît. La plus grande différence entre un comédien et un clown, c'est que le comédien a la possibilité d'interpréter plusieurs personnages. Le clown, lui, s'incarne lui-même. C'est un prolongement de lui-même, avec ses plus grandes particularités soulignées en gros traits. Ce que l'on possède en trop, nos exagérations, c'est ce qui plaira au public.

Être clown, c'est surtout un état de simplicité, de sincérité, de légèreté et de vulnérabilité. C'est ce qui rendra le clown attachant pour le public, lequel s'identifiera au personnage. Et la chose la plus difficile avec le fait de vieillir, c'est perdre l'essence et la naïveté de notre enfance. Un des plus grands clowns, Grock, a souvent répété qu'il avait passé sa vie à devenir clown. Acte d'humilité ou simplement réalité des choses? On oublie parfois l'enfant en soi en grandissant, en prenant son rôle d'adulte et en devenant soi-disant mature. Pourtant, il y a de vieilles âmes qui habitent de jeunes enfants, comme des vieux qui sont très loin d'être des sages de la montagne.

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Photos: Gaétan Laporte

Pour ma part, je crois que mon grand défi a été de maintenir une saine cohésion entre assumer les responsabilités que j'ai choisies en tant qu'adulte, et garder ma candeur, ma joie et mon émerveillement d'enfant devant les choses et la vie. J'ai fait des études en droit et en cinéma. J'ai été banquier, aussi. Pendant tout ce temps, d'ailleurs, je regardais mon père-clown de haut, avec beaucoup de condescendance. Puis, un jour, j'ai cessé de me prendre au sérieux.

Et c'est à ce moment précis que j'ai fait le choix le plus conscient et le plus lucide de ma vie. Je me suis donné le droit de me faire mon propre cinéma. J'ai combiné toutes mes passions afin de créer un personnage qui serait vif d'esprit et doté d'un sens de la répartie et de la blague hyper spontané. Bien que mes numéros soient tous rigoureusement planifiés, réfléchis et qu'ils comportent bien souvent un sous-texte ou un commentaire social, il s'agit d'un pur divertissement. Je choisis de présenter mon univers bien particulier et d'amener les gens dans ce moment rempli d'instantanéité.

Parce que le clown doit toujours être dans le moment présent, puisqu'il n'existe en fait que lorsqu'il est devant son public, impossible de ne pas tenir compte des réactions des spectateurs. Le véritable partenaire de jeu est toujours et avant tout le public. Le quatrième mur appartenant au théâtre n'existe pas dans l'art clownesque. Et puisque je cherche à provoquer des réactions, je dois entièrement les assumer, pour ensuite amener les gens vers le chemin qui était tout tracé. Il s'agit d'une habile et saine manipulation. C'est lorsque je montre au public toute ma vulnérabilité, que je laisse tomber les carapaces et les faux-fuyants, que j'incarne mon personnage qui, en fait, ne fait que révéler qui je suis et ce que j'ai toujours été. Lorsque je prends mon temps sur scène, que je ne suis pas dans l'urgence d'exécuter mes numéros, j'arrive à rejoindre le plus lointain des spectateurs.

J'ai appris cela au fil des expériences de la vie, comme celle où un petit bonhomme qui fut dans ma vie, Simon, m'a demandé d'arrêter de marcher. Mais, on était pressé! Enfin, JE l'étais. Lui, du haut de ses six ans et de ses courtes pattes, il peinait à me suivre. Il s'est arrêté et m'a demandé de regarder sur la droite, entre les rangées de maisons, où l'on pouvait apercevoir un ciel rosé, avec un soleil qui se couchait. Il m'a dit tout simplement que c'était beau, qu'il fallait regarder un instant. C'était une leçon de vie, un temps d'arrêt pour moi qui m'étais enveloppé de« sériosité ». Peut-être n'y avait-il rien d'autre que cette idée de regarder le soleil, mais l'interprétation que j'en fis a eu une incidence sur la manière dont j'allais dorénavant aborder mon métier.

Il suffit que je regarde au-dessus de la tête des spectateurs pour qu'ils perdent intérêt, qu'ils sentent que je suis ailleurs et que je ne suis plus dans l'instant magique. Je dois donc faire attention. Je ne suis pas plus grand; je suis un des leurs. Il faut rester dans l'instant où la complicité entre le public et l'artiste est palpable. C'est alors que ce public me permet d'amener le jeu et le spectacle encore plus loin. C'est donc lorsque je n'oublie pas que toutes ses qualités propres à l'enfance que je me retrouve non seulement en parfaite maîtrise de mon personnage de clown, mais également de ma vie quotidienne. Les responsabilités que l'on choisit sont choisies. Assumons-les. Elles ne représentent que des détails, et non pas l'essence même de ce qui nous définit.

En clown, toute la simplicité de l'enfance retrouvée dans un numéro permet au spectateur de ressortir ce qui est souvent enfoui en lui. De la même manière qu'un parent redécouvre les joies de l'enfance et en saisit toute l'importance, que les gestes posés sont significatifs et porteurs de conséquences, et sont marquants! Un spectacle de clown se doit de toucher aux émotions. Fais-moi rire, le clown! Certainement! Fais-moi pleurer, le clown! Assurément! Il est du devoir de ce dernier d'être le miroir de son public, d'être naïf et sensible, d'être vulnérable et d'être vrai. C'est dans cet état qu'il trouve sa raison d'être, ainsi que la pertinence de son jeu et de son propos. En ce sens, je permets autant aux enfants qu'aux adultes de faire des choses qu'ils n'oseraient pas, ou tout simplement qu'ils n'oseraient plus... Mon métier est donc d'entrebâiller de nouveau la porte qui donne accès à la magie de l'enfance et de laisser aux spectateurs le soin de l'ouvrir toute grande.

J'exerce le plus beau métier du monde, je le pense vraiment.

Note de l'auteur Je me lance dans un projet particulier, lequel nécessite le plus grand investissement qui soit dans mon cas, celui de l'humilité. Chaque dimanche, je publierai sur mon blogue au Huffington Post Québec un texte autobiographique. Parfois, les récits et les anecdotes pourront paraître invraisemblables. Mes histoires choisies, elles, seront vraies. En fait, tout sera dans la manière que j'aurai de vous raconter ces petits bouts d'existences, d'observations et de perceptions. En les écrivant, c'est un peu comme si je les conservais dans une capsule temporelle, afin de ne rien oublier. Juste au cas. Traduites dans plus d'une vingtaine de langues grâce à des collaborateurs, elles seront également diffusées via mon site fredolini.com et sur ma page Facebook. Ensuite, ces textes seront regroupés et publiés sous forme de livre. C'est donc une fabuleuse aventure toute en écriture que j'entreprends. J'espère qu'elle saura toucher le cœur des gens, surtout le vôtre. C'est donc un rendez-vous!

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