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«Act Up - une histoire»: un livre de sang et de rage à (re)lire avant de voir «120 battements par minute»

Act Up, association aux méthodes musclées, mais à l'apport désormais unanimement reconnu dans ce combat contre l'indifférence, est au cœur aussi bien du livre de Didier Lestrade que du film de Robin Campillo.

25/08/2017 09:00 EDT
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«Act Up - une histoire», de Didier Lestrade, éditions Denoël​​​​​​​.

Les éditions Denoël ont eu la riche idée de republierAct Up - une histoire, de Didier Lestrade, alors que le film 120 battements par minute, Grand Prix du Festival de Cannes, sortira bientôt en salles. L'ouvrage, initialement paru en 2000 sous l'autorité de Guy Birenbaum, n'a pas pris une ride et apporte un éclairage saisissant sur la lutte associative contre le sida dans les années 1990-2000.

Contre le sida, c'est-à-dire pour une prévention publique (alors criminellement tiédasse) enfin efficace; pour une visibilité et une prise en charge réelles des séropositifs, jusqu'ici au mieux ignorés, au pire vilipendés.

Act Up, association aux méthodes musclées, mais à l'apport désormais unanimement reconnu dans ce combat contre l'indifférence, est au cœur aussi bien du livre de Didier Lestrade que du film de Robin Campillo.

Le premier en fut l'un des principaux créateurs; le second un membre très impliqué.

Les deux se révèlent donc totalement complémentaires.

Le bouquin de Lestrade, journaliste, figure du militantisme homosexuel français, n'est pas - il le dit lui-même - une étude officielle, détaillée, complète et minutieuse du mouvement. Le côté subjectif est totalement assumé et cela est heureux. Car le lecteur saisit vite qu'il s'agit bien d'un pan entier de son existence que l'auteur évoque lorsqu'il raconte 'son' Act Up. Le combat et la chair se mélangent. La rage de bousculer les mentalités amorphes et la joie de former une nouvelle famille se jouxtent. Les rencontres inattendues et touchantes avec des personnalités en cristal qui parfois - souvent - se brisent en chemin, emportées par la satanée maladie (ou par ses conséquences, le suicide par exemple, pas comptabilisé dans les chiffres de l'hécatombe); l'apprentissage de la démocratie participative au sein d'assemblées mouvementées (passage hilarant sur les codes propres à Act Up, pour la prise de parole, totalement incompréhensibles pour le novice qui débarque). La fatigue physique et mentale des opérations coups de poing (les zaps), pour des militants souvent déjà affaiblis par le virus.

Les doutes, aussi, du bien-fondé de l'outing, de la violence que peut représenter une irruption en bande dans un lieu privé.

L'interruption du discours de Chirac par des militants, la capote géante sur l'obélisque de la Concorde, les «je suis séropositive et je vais crever !» à la face de médecins de l'OMS plus habitués aux statistiques qu'aux confrontations...directes avec des militants allongés sur le sol. Les luttes d'influence, aussi, entre cette turbulente jeune asso qui ne craignait pas de se revendiquer «pleine de tapettes, de folles, de queers, de pédés, de goudoues, de séropos» engagés, bavards, tout sauf victimes («se revendiquer séropositif en 1989 était aussi révolutionnaire que de se revendiquer gay en 1969»), jouant avec les codes vestimentaires de l'extrême-droite (pour mieux les retourner), à l'organisation quasi-militaire - sur le mode de l'Act Up new-yorkais - et pourtant emplie de caractères excentriques, et les plus anciennes, certes reconnues par l'establishment mais justement dès lors encore plus effrayées de parler ouvertement d'homosexualité.

Et la rage, bien sûr. La rage, encore.

La rage de voir ses amis fêtards ne pas vouloir entendre parler de ce fléau qui tue, mais semble destiné «aux autres»; de ces politiques et agences qui tergiversent pour ne pas choquer le bourgeois.

La rage contre ces groupes pharmaceutiques qui spéculent pour satisfaire leurs actionnaires plutôt que de produire plus pour sauver des vies (Act Up fera plier le groupe Glaxo en 1995, qui organisait une pénurie du médicament 3TC, en lançant ses activistes à l'assaut de l'usine).

La rage contre cette merde qui emporte, détruit, salit et brise.

Mais la fierté, aussi, d'être parvenu à faire reprendre langue aux grandes assos anti-sida jusqu'ici ennemies; d'avoir réussi à pénétrer et influencer le milieu médical, via les protocoles d'essai des nouveaux traitements par exemple.

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Act Up - une histoire est donc un livre très riche, quasi historique et pourtant très charnel en même temps. Car incroyablement personnel. Il se dévore.

Didier Lestrade (le livre a été écrit il y a maintenant 17 ans, mais une intro actualisée de l'auteur a été ajoutée) semble pourtant pessimiste. Blessé, plutôt, du manque de reconnaissance - de conscience, serait plus exacte - des jeunes générations à l'égard de ces guerriers-militants qui ont tant fait avancer et la cause des homosexuels en général et le regard sur les malades du sida. Il a raison.

Et en même temps, il soulève un point majeur. Sans doute se définir comme gai ou séropositif était-il indispensable alors, dans ce cadre et cette époque d'indifférence. Mais, comment reprocher aux nouvelles générations de ne pas chercher obligatoirement à se 'définir' ? À se caser dans une communauté quelconque ?

Sur ce point-là, Didier Lestrade semble avoir un jugement bien sévère. Mais finalement peu importe : cela prouve qu'il reste aussi passionné (et donc parfois excessif) qu'à l'époque.

Et des personnalités passionnées et efficaces, nous en avons besoin puisque - est-il nécessaire de le rappeler ? - l'épidémie de sida repart à la hausse chez les jeunes, certains semblant persuadés que les trithérapies suffiront à les protéger.

Qu'il s'agisse d'Act Up ou d'une autre, plus que jamais les associations et leurs courageux militants ont donc besoin de soutien et d'encouragements pour lutter contre ce fléau, cet autre fléau, qu'est l'inconscience.

Qu'il s'agisse d'Act Up ou d'une autre, plus que jamais les associations et leurs courageux militants ont donc besoin de soutien et d'encouragements pour lutter contre ce fléau, cet autre fléau, qu'est l'inconscience.

Laissons le dernier mot à Lestrade, un mot d'optimisme (car sans lui personne ne tient debout) :

«Le but de la vie, c'est de marcher pieds nus sur une pelouse en sachant que le moindre pas ne va rien détruire. Que la mer est là pour tout laver. Tout part du respect. La vie est aussi pure qu'un flacon de Johnson's Baby Oil.

Pas sûr que chacun y parvienne, mais, que faire sinon essayer ?

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