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Je ne suis pas snob... je suis Asperger

30/12/2016 08:57 EST | Actualisé 17/01/2017 08:58 EST

Voilà maintenant quatre mois que j'ai fait mon coming-out d'autiste Asperger. Je suis un Aspie! J'ai reçu mon diagnostic à l'âge de 35 ans et j'ai choisi de l'annoncer publiquement à l'âge de 41 ans.

Rebonjour à toi, cousin humain.

J'ai besoin de t'expliquer pourquoi je ne suis pas allé aux partys de Noël auxquels tu m'as invité. Je me sens terriblement coupable et j'aurais aimé t'y accompagner.

Au fil des ans, pour bien fonctionner en présence d'autres humains, j'ai dû apprendre par cœur des milliers de phrases, de réponses «classiques» ou «passe-partout», des codes qui me permettent de survivre et de tenir des conversations dites normales. Les salutations, les questions à poser pour manifester mon intérêt, les remerciements, les compliments, les reproches, etc.

Comme bien des Aspies, j'inscris ces codes dans un grand livre virtuel logé au cœur de mon cerveau. Comme un touriste consulte son guide de voyage, chaque jour dans une cité inconnue, je ne peux fonctionner sans mon encyclopédie.

La conversation, c'est comme jouer au poker

Une conversation pour un Asperger, c'est l'équivalent d'une joute de poker pour toi, cousin humain. À chaque mot que tu prononces (comme à chaque carte qui est jouée), je dois décoder ton intention à partir de ton visage. Bluffes-tu?

Que signifie ton mot, ta phrase? Es-tu vraiment heureux, enjoué ou est-ce du sarcasme, de la séduction, un mensonge blanc? Puis, en quelques secondes, je dois choisir ma réponse (comme la prochaine carte que tu devras jouer) et le ton que je devrai emprunter. Au final, il m'arrive souvent de perdre la main. Je dois tout de suite oublier et rebondir afin de poursuivre.

C'est épuisant, comme une grosse soirée de poker... Et quand vous êtes plusieurs à me parler en même temps, c'est pire. Même avec les années, l'art de la conversation ne devient jamais automatique ou facile. Si tu savais à quel point j'aimerais pouvoir réussir à blablater pour ne rien dire, simplement par plaisir...

Recevoir un compliment

Par exemple : quand tu m'adresses un compliment à la suite d'une tâche que j'ai bien réussie au travail, je sais aujourd'hui que je dois répondre «Merci! C'est gentil», en soulevant légèrement les paupières tout en arborant un petit sourire, afin que l'émotion de mon visage corresponde à la réponse socialement acceptable. J'y arrive, mais je dois toujours y réfléchir et en être conscient.

Dans le passé - avant de comprendre que j'étais autiste - j'aurais répondu quelque chose du genre : «Ah oui, t'es sûr que c'était bon? Parce que la dernière fois, j'ai mieux réussi. C'était moyen selon moi alors probablement que tu n'as pas bien vu, est-ce que tu veux que je te montre pourquoi c'était meilleur la dernière fois? (...) ».

Intense non?

Mon encyclopédie virtuelle grossit d'année en année et à 41 ans, je suis en mesure de faire face à presque tous les événements de la vie. Avant une réunion de famille, un souper entre amis ou un rendez-vous chez le comptable, je me prépare. La veille, j'anticipe les questions qui pourraient m'être posées ou les sujets de conversation qui pourraient être abordés et je prévois des réponses - comme quand tu te prépares à une entrevue d'embauche. Je simule des dialogues et j'élimine les sujets qui pourraient créer des malaises. Je prévois tout, pour ne pas être pris de cours.

Quel est le lien avec les partys de bureau?

Dans une fête ou un party, tu n'es plus comme au bureau. Tu deviens une autre personne - surtout à partir du moment où il y a consommation d'alcool. Mon grand livre de références et de codes est complètement désuet et je me retrouve perdu parmi vous.

C'est la panique! Je n'ai plus de références!

Je ne suis pas snob. Je me protège contre mon incompétence sociale.

Imagine un ordinateur duquel on efface plusieurs codes de son logiciel : il gèle, se dérègle, commet des erreurs... C'est ce qui se passe quand les conventions ne tiennent plus : mes circuits surchauffent.

Quand vous prenez de l'alcool, vos barrières tombent et vous vous laissez aller plus facilement. Votre «non» devient un «peut-être». Vos mains me touchent le dos ou me pincent les joues, votre odeur corporelle change parce que vous portez de nouveaux parfums, vous dansez en effectuant de drôles de mouvements. Parfois, votre regard se pose sur les seins d'une collègue, des liens personnels se créent et moi, je suis tout mêlé... Je ne retrouve plus en toi l'humain que j'ai appris à connaître.

Tout ça pour dire que si ne vais pas au party de bureau, cousin humain, ce n'est pas parce que je suis snob ou distant. C'est qu'il s'agit d'une expérience qui s'avère traumatisante et que je choisis mes combats, afin de pouvoir fonctionner normalement le lundi suivant. Je n'ai pas envie de réécrire une nouvelle série de codes à ton sujet dans ma grande encyclopédie virtuelle, par crainte que ces nouvelles données ne viennent provoquer un bogue dans mon monde déjà complexe.

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