François Xavier

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Pères divorcés aux droits bafoués: un homme seul peut-il élever ses enfants?

Publication: 18/02/2013 12:15

Il n'y a pire drame moderne que la garde partagée, surtout quand elle est arbitrairement actée par un juge subjectif (souvent une juge, d'ailleurs) au détriment de l'un des parents (à la très grande majorité, le père) sans tenir compte de l'avis de l'enfant qui se voit ainsi balloté, tiraillé, déchiré entre deux personnes dont, immanquablement, implicitement, indubitablement, il arrive le moment où il va devoir choisir, tout le moins émettre une opinion, répondre à une question orientée, bref, prendre parti alors que jamais il ne lui serait venu à l'idée, au plus profond de son âme, de quantifier l'amour qu'il ressent pour sa mère et son père...

Mais les traditions ont encore de beaux jours, et malgré une timide réaction, les jugements sont toujours beaucoup trop favorables à la mère, par principe et aussi par esprit de corps: la plupart des juges des affaires familiales étant des femmes, une tolérance s'installe, qui conduit à bien des aberrations à commencer par la toute première, le non respect des visites et des week-ends alternés, comme une mesquine vengeance envers cet ex-mari désormais relégué dans les bas-fonds.

2013-02-18-20130218roi_mon_pere_huffpost_fx2.jpgC'est par ce point de départ qu'Olivier Sebban ouvre son étonnant roman: l'ex-femme de son héros en prend un peu trop à sa guise avec les autorisations de visite, si bien qu'il décide d'enlever ses deux fils, de les soustraire à cette femme qui l'a ridiculisé par le passé, s'octroyant pléthore d'amants et semble-t-il, incapable de bien élever ses enfants.

Adieu donc à la vie sociale, démission de la faculté, cartes d'identités brûlées, compte en banque soldé, tout en liquide pour ne pas laisser de traces, et direction la montagne, une vieille grange achetée l'été dernier sous un faux nom, démontrant que le plan a été mûrement pensé...

Mais un homme seul avec deux jeunes enfants peut-il réussir?

C'est avant tout une langue qui est ici au service d'une démonstration, glose poétique en commentaire des réflexions et actions d'un père hors de lui, chef de meute et guerrier révélé pour continuer, quoi qu'il en coûte, à avancer, à porter son projet d'une autre vie possible loin, si loin de la société des hommes.

Oui, une langue, française, ici magnifiée, honorée, dépoussiérée et réinventée comme ce fut le cas l'an passé pour Géographie de la bêtise (Max Monnehay) et l'année d'avant pour Brut (Dalibor Frioux) qui ont en commun d'avoir été repéré et mis en lumière par un éditeur courageux, Frédéric Mora, qui a entrepris de porter Carré rouge vers les sommets de la littérature, un travail d'exigence dont certains devraient s'inspirer...

Il brisa une fine pellicule de glace à l'aide d'une vieille casserole et l'image de la lune se défit en surface. Il la regarda se reconstituer, incrédule, ses pensées confuses, laborieuses. Il ne savait pas quoi faire et songea à sa défaite, à l'acharnement du sort, à sa vengeance désavouée. Le sort et sa femme ligués. Il trempa ses mains dans l'eau glacée et les passa sur son visage. Il ne s'agissait pas d'une vengeance.

Pour recouvrer l'essentiel, ce roi-père en son cénacle, va oser s'isoler du monde et se laisser prendre par les neiges et la haute-montagne, pensant qu'en autarcie, les choses se simplifient.

Certes, il y aura les parties de chasse, les interminables promenades, l'extraordinaire beauté du site, les nuits glacées malgré le feu de cheminée, les journées passées à dessiner ou à lire, etc., mais le lancinant sentiment de culpabilité sera bien plus sournois que le gel qui aura raison de la citerne d'eau douce et la rage de risquer de faillir emportera la raison sur le chemin d'une douce folie.

Il faudra un an et demi pour que le château de cartes s'effondre, et la beauté sauvage de la nature rappellera ses exigences qui sont que l'homme est petit, vulnérable et parfaitement incapable de se dresser, seul, face à son impitoyable pouvoir. On ne rachète pas ses fautes aussi facilement...

Ils se couchèrent dès la tombée du jour. Jude, désormais, lisait Moby Dick à voix haute à la place de son père. Le père les embrassa et les borda, puis resta un instant debout au chevet de Paul. "C'est normal de vouloir retrouver sa maman", lui confia-t-il dans un souffle en lui caressant le front. Le petit attrapa sa main et l'embrassa. Le père repoussa son fils. "Peut-être que j'attends trop de ton courage".

L'amour d'un père est infini, celui de ses enfants également mais certaines choses demeurent, qui doivent être faites et bien au-delà d'un destin brisé, si bien que le cul-de-sac est aussi celui vers lequel on marche aveuglément malgré toutes les meilleurs intentions du monde. D'où la présence d'un tiers pour tenter de répondre aux mieux des intérêts de l'enfant, ce fameux juge qui dérange parfois, tentant de prévenir pour ne pas avoir à guérir.

Dans la funeste tradition royale, ce monarque de papier se brûlera les ailes dans l'affirmation d'un dessein utopique. Demeurera son testament, ce livre extraordinaire empli de rage et d'espoir, de beauté et de terreur, de musique et de poésie, pour nous soumettre l'idée que l'éternel recommencement n'est en rien la finalité obligatoire d'un destin.

Olivier Sebban, Roi mon père, Seuil, coll. "carré rouge", février 2013, 168 p.

 
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